Histoires de Mammifères

Nous sommes des Mammifères, ne l'oublions jamais !

  • 35 000 morses préparent la COP 21

    35 000 morses préparent la COP 21

    Depuis 2011, sur les côtes de l’Alaska, se tiennent des réunions préparatoires à la COP 21 provoquées par les étés toujours plus chauds : 35 000 morses y débattent chaque jour du problème du réchauffement climatique. Leurs délégués devraient présenter leurs conclusions à Paris dans deux semaines.

    Session plénière du First WMC (Warm Morse Congress) qui rassemblait 35 000 participants en 2011 près de Point Lay dans le nord est de l’Alaska.  Photo CoreAccardo/NOMA/NMFS/NMML.AFSC
    Session plénière du First WMC (Warm Morse Congress) qui rassemblait 35 000 participants en 2011 près de Point Lay dans le nord est de l’Alaska.
    Photo CoreAccardo/NOMA/NMFS/NMML.AFSC

     

    Jusqu’au début des années 2010, et depuis la nuit des temps, les morses se rassemblaient à la fin de l’été sur les banquises et rivages couverts de glace du Pacifique Nord, en particulier dans la Mer de Béring, pour parachever l’élevage des jeunes nés l’hiver précédent. Sur de vastes espaces répartis sur ces côtes sauvages, leurs colonies s’installaient, assurées d’y trouver nourriture abondante, entraide et convivialité.

    C’était sans compter les effets du réchauffement climatique qui a fait fondre les glaces et avec elles les aires de repos et ressources alimentaires de cette estive programmée de longue date.

    En 2011, l’ US Geological Survey a constaté des concentrations inhabituelles de morses et de leurs petits sur les côtes de l’Alaska. Alors qu’auparavant il y avait de nombreuses nurseries réparties sur les côtes glacées de la Mer de Béring, aujourd’hui, l’absence de glace provoque des rassemblements où des dizaines de milliers de morses convergent pour parachever l’élevage de leurs petits. S’en suivent des bousculades et empoignades, beaucoup de jeunes périssent perdus dans ces foules, et les ressources alimentaires locales sont rapidement épuisées. Ces migrations et concentrations atypiques sont le résultat du réchauffement des eaux de surface de l’Océan Pacifique qui privent de leurs refuges les morses et leurs petits.

    Mieux qu’un long discours, la carte ci dessous illustre le réchauffement des eaux de surface du Pacifique Nord, dont la conséquence première est la disparition des banquises et côtes envahies de glace en été où autrefois les colonies de morses estivaient.

    Dans le Pacifique Nord, des températures inhabituellement chaudes sont enregistrées dans le Mer de Béring et jusque en Californie. Plus le rouge est foncée plus la température de surface est élevée. Document US Geological Survey
    Dans le Pacifique Nord, des températures inhabituellement chaudes sont enregistrées dans le Mer de Béring et jusque en Californie. Plus le rouge est foncée plus la température de surface est élevée. Document US Geological Survey

     

     

    Pour autant, les morses ne se laissent pas abattre comme en témoigne la vidéo suivante. https://www.youtube.com/watch?v=rH77gte9lVI

     

    Les discussions entre eux sont vives et riches, et ils ont des propositions et suggestions pour entraver la montée prétendue inexorable des températures globales source de leurs maux. Seront-ils entendus ? Rien n’est moins sûr : bien qu’invités à plusieurs reprises à participer à l’une des Tables Rondes des successifs WMC (Warm Morse Congress), plusieurs climato sceptiques de l’Académie des Sciences de France n’ont pas cru bon y répondre favorablement.

     

     

    Post Scriptum : Merci à Amy Hubbard du Los Angeles Times

    http://www.latimes.com/science/sciencenow/la-sci-sn-walrus-sea-ice-alaska-20141001-story.html

  • Moins de fèces = moins de phosphore

    Moins de fèces = moins de phosphore

    Le déclin, puis l’extinction des grands Mammifères herbivores terrestres au Quaternaire, suivi de celui des géants des mers que sont les Cétacés, signe une rupture, la fin d’un cycle naturel, synonyme d’appauvrissement en éléments chimiques recyclables grâce aux organismes vivants. C’est en particulier le cas du phosphore, élément clé indispensable à la chimie du vivant. Le cycle naturel de cet élément charnière s’est vu à cette occasion largement perturbé, conséquence directe de la disparition des principaux vecteurs de recyclage qu’étaient les Mammifères qui jusque là assuraient le stockage et la redistribution des principaux éléments nutritifs. Telle est la conclusion d’une étude réalisée à l’échelle globale par un groupe de bio géochimistes (1).

    Depuis 10 000 ans, l’explosion démographique des populations d’humains a provoqué dans un premier temps la quasi éradication de la plupart des grands mammifères terrestres (plus de 45 Kg) sur tous les continents. Au total, ce sont 150 espèces toutes régions confondues qui ont disparu en même temps que les humains connaissaient une explosion démographique d’une ampleur telle qu’ils furent amenés à occuper progressivement tous les continents, sous toutes les latitudes, et bientôt la moindre île leur appartint. Plus récemment, cette vague d’extinctions a frappé les mammifères marins : c’est à leur tour les Cétacés dont les troupeaux de cachalots et autres baleines ont fondu, alors que jusqu’il y a seulement quelques siècles ils parcouraient en rangs serrés les océans. Par exemple le plus grand mammifère de tous les temps, la baleine bleue, 170 tonnes, a vu en quelques décennies ses effectifs divisés par cent, au point qu’elle est sur le chemin de l’extinction malgré l’interdiction de sa chasse depuis 1968. Pour les cachalots qui parcouraient voici quelques siècles en troupeaux de centaines d’individus les océans, l’avenir est presqu’aussi sombre. Par ailleurs, les ravages dans les rangs des poissons migrateurs, saumons, truites, anguilles et autres, sont de même ampleur. Quant aux oiseaux de mer, privés de nourriture par la surpêche, leurs rangs s’éclaircissent d’année en année, et les voici condamnés à se réfugier sur les mats des voiliers de nos marinas, espérant l’aubaine d’un banc d’anchois ou de sardines échappé des filets.

    Si l’on s’est attaché à spéculer abondamment sur les causes et ressorts de ces extinctions, à l’inverse peu d’études ont été consacrées à l’impact écologique qu’elles ont provoquées. C’est ce sujet qu’a décidé d’aborder un groupe de bio géochimistes, en concentrant sa réflexion sur les problèmes de transfert des éléments nutritifs : en quoi ont-ils été modifiés par la disparition de ces grands consommateurs d’énergie qu’étaient les grands mammifères ?

    Ils observent que chez ces animaux, le processus de digestion accélère leur recyclage. La matière végétale est décomposé en éléments labiles, et leurs déjections constituent un engrais naturel azoté qui profite à tout l’écosystème. Parmi tous les éléments chimiques que contiennent ces excréments et qui sont recyclés, ils ont focalisé leur attention sur le cas du phosphore. C’est en effet un élément clé, indispensable au vivant. « Porteur de lumière » par étymologie, le phosphore est synonyme de perspicacité et d’intelligence, et il est de bon aloi dans le langage populaire qui depuis des temps immémoriaux conseille la consommation hebdomadaire de poisson pour enrichir nos cellules grises en cet élément, et nourrir notre intellect. Il mérite sa réputation, car le phosphore est un constituant majeur de la structure de l’ADN, pilote la respiration et le métabolisme cellulaire, et a un rôle primordial dans la photosynthèse des plantes.

    Le recyclage des éléments chimiques nécessaires au vivant n’est pas que la conséquence de l’altération chimique des roches par les agents météorologiques font remarquer les bio géochimistes. Et ils mettent en évidence en les quantifiant les transferts en éléments nutritifs dont sont responsables les êtres vivants eux-mêmes et qui permettent d’accroître la productivité des écosystèmes. Depuis le fond des océans, les mammifères marins rejettent dans leurs défécations de nombreux déchets azotés. Leur transfert vers le continent est assuré par les oiseaux de mer et les poissons migrateurs dans leur cycle de reproduction annuel. Sur terre, un autre mode de recyclage est assurée par les herbivores terrestres qui enrichissent les sols et nourrissent les végétaux.

    Ainsi dans un premier temps, ces chercheurs ont fait une évaluation des quantités d’excréments produits par les mammifères avant leur élimination des écosystèmes, et l’ont comparé à ce qu’elle est aujourd’hui. Ils considèrent que les transferts en éléments nutritifs se produisaient et continuent de s’effectuer des océans aux terres émergées dans le sens vertical et dans le sens horizontal grâce à deux types de vecteurs, les oiseaux de mer et les poissons migrateurs.

    Les taux de concentration en phosphore de ces engrais naturels ont été quantifiés. Leur conclusion est que la masse de phosphore autrefois disponible grâce aux déjections des millions de cétacés qui hantaient voici peu les océans n’est plus que de 23% de ce qu’elle était il y a moins de quelques siècles. Autrefois, calculée en poids total disponible, elle approchait les 340 millions de kg/an : elle s’est vue divisée par 5 du fait de la réduction drastique des effectifs de grands cétacés depuis le début de la grande pêche baleinière voici 300 ans. Pour les apports dans les sols dus aux grands mammifères terrestres, ils estiment qu’ils ont été divisés environ par 10 et ne sont réduits de 92% de ce qu’ils étaient il y a 20 à 30 000ans. Enfin, conséquence de la surpêche et de la pollution, les transferts favorisés par les oiseaux de mer et les poissons migrateurs sont diminués de 96%.

    Le schéma suivant résume et chiffre les déperditions de transfert d’éléments nutritifs, en particulier le phosphore, conséquence directe de la disparition de ces acteurs majeurs qu’étaient voici peu les Herbivores de grande taille sur terre, les Cétacés et Poissons migrateurs dans les océans, et les Oiseaux de mer.

     

    Le schéma illustre les voies de transfert possibles du phosphore dans le passé. Sur les flèches ont été portés les flux estimés et les capacités de diffusion de cet élément. En grisé sont représentées les silhouettes des animaux disparus et la réduction en densité des survivants. D’après réf. 1.
    Le schéma illustre les voies de transfert possibles du phosphore dans le passé. Sur les flèches ont été portés les flux estimés et les capacités de diffusion de cet élément. En grisé sont représentées les silhouettes des animaux disparus et la réduction en densité des survivants. D’après réf. 1.

     

     Ils remarquent que l’on pourrait envisager que les grands troupeaux d’animaux domestiques de nos élevages industriels jouent aujourd’hui le même rôle que les faunes sauvages disparues d’autrefois, d’autant que leur biomasse est beaucoup plus élevée. Pourtant, c’est peu probable pour deux raisons : 1) La plupart des élevages industriels sont en clôtures ou en étables. 2) Les troupeaux sont constitués d’individus d’une seule et même espèce, qui ont tous même comportement, mêmes aliments, qui ont des lieux où elles se nourrissent et d’autres où elles défèquent. Ainsi les flux d’engrais sont très contrôlés, ce qui est un obstacle à leur diffusion dans les écosystèmes. Qui plus est, on peut ajouter que les aliments qu’on leur donne sont issus de l’agriculture industrielle, et donc chargés en pesticides.

     

    Le cas du phosphore mis en exergue dans ce travail est particulièrement intéressant. Les

    ressources mondiales en phosphore minéral sont limitées, sa pénurie programmée par les spécialistes qui estiment à 50 ans d’exploitation les réserves. Comment assurer la productivité de l’agriculture moderne si l’on est privé du mode de recyclage naturel par les organismes vivants ? Par ailleurs le phosphore aujourd’hui dans les sols est très mal réparti, et alors que des concentrations élevés peuvent localement entrainer des phénomènes d’eutrophisation, dans d’autres région il fait défaut. Ne faudrait-il pas envisager sa redistribution en mettant à profit certains agents naturels qui peuvent le stocker et ensuite le répartir naturellement dans les écosystèmes ? Comme il fut proclamé il y a longtemps, labourage et pâturage sont deux mamelles qui méritent d’être supportées. Encore faut-il que l’on sache tirer des leçons du passé.

     

     

    (1) Christopher E. Doughty, Joe Roman, Søren Faurby, Adam Wolf, Alifa Haque, Elisabeth S. Bakker, Yadvinder Malhi, John B. Dunning Jr., and Jens-Christian Svenning. Global nutrient transport in a world of giants.PNAS, October 26, 2015 http://DOI: 10.1073/pnas.1502549112

  • La hyène a-t-elle mauvais genre ?

    La hyène a-t-elle mauvais genre ?

    Le genre est très à la mode chez nos polémistes spécialistes en sciences sociales, et jusque dans les ministères leurs empoignades trouvent un écho. Que disent les autres  Mammifères sur ce sujet brûlant ? En particulier les hyènes tachetées ? Dans leurs sociétés très évoluées, mâles et femelles exhibent des attributs sexuels d’aspect identiques. Au point que les hyènes sont souvent qualifiées d’androgynes. C’est du moins le langage des autres, car au sein de leurs clans, ni aucun ni aucune d’entre elles n’est trompé(e) ni se trompe….

    Deux hyènes adultes : en A le mâle pourvu d’un pénis, en B la femelle et son clitoris masculinisé. Photo Glikman 2004. En C trois jeunes hyènes des deux sexes montrent leurs organes génitaux. D’après Glikman et al. 2005.
    Deux hyènes adultes : en A le mâle pourvu d’un pénis, en B la femelle et son clitoris masculinisé. Photo Glikman 2004. En C trois jeunes hyènes des deux sexes montrent leurs organes génitaux. D’après Glikman et al. 2005.

     

    Les hyènes tachetées (Crocuta crocuta) puent, ricanent, sont à l’occasion nécrophages, décrites comme androgynes, et au final peu sympathiques à nos yeux et même craintes. Présentes dans toute l’Afrique au sud du Sahara, elles vivent en clans très structurés par des codes et règles, habitent longtemps les mêmes repaires où les mères élèvent leurs petits, coopèrent et échangent entre mamans au cours de l’élevage nourriture et savoir. Et puis elles ont appris à chasser de concert avec une redoutable efficacité tous les herbivores de la savane, guidées par la chef de meutes. Les mâles, jeunes et vieux, sont toujours traités en subalternes.

    Lorsque les meutes de hyènes se déplacent, de loin comme de près, il est impossible de distinguer mâles et femelles, qu’ils ou qu’elles soient adultes ou à peine nés. Les unes et les uns, on ne sait quelles ou quels, exhibent entre les jambes un membre bien développé : clitoris ou pénis ? Comme d’autres, plus haut, pour qualifier cette similitude des organes génitaux, j’ai employé le terme d’androgyne : il serait préférable d’utiliser celui de monomorphe, mais ce mot s’il n’échappe pas à notre dictionnaire, qualifie une pathologie…et je ne veux pas fâcher nos nouvelles amies.

     

    Pourtant il est une situation où l’on peut aisément distinguer les deux sexes : les hyènes, lorsqu’elles sont rassemblées pour dévorer une carcasse, les femelles sont les premières qui se gavent, alors que les mâles attendent patiemment leur tour.

    Et puis il y a le temps de la chasse, où d’évidence la meute est guidée par la femelle dominante du groupe, souvent la plus âgée et la plus expérimentée.

    Chaque groupe familial, jusqu’à 80 individus de tout âge, est en effet dominé et guidé par une femelle : après sa naissance au sein du groupe, devenue adulte, une jeune hyène femelle gagne peu à peu en assurance, écarte les concurrentes, jusqu’à les dominer. Aucun mâle ne contestera sa prise de pouvoir et viendra s’opposer à elle et à ses prétentions. D’ailleurs ces messieurs sont plus petits, moins lourds que leurs partenaires. Il faut ajouter comme donnée essentielle, la précocité et la maturité des jeunes : à peine né(e)s, ils, elles ont les yeux ouverts, leurs dentures est bien en place, et les luttes fratricides dans les nichées se concluent par l’élimination d’au moins la moitié des nouveaux né(e)s d’une portée, tué(e)s et mangé(e)s par leurs frères et sœurs, cousins ou cousines.

     

    Le moindre des paradoxes du contrat social qui lie les membres de ces sociétés matriarcales est que mâles et femelles, à première vue, ne peuvent pas être distingués : tous les adultes ont entre les jambes, bien visibles, un organe de même aspect : pénis ou clitoris ?

    Aussi trompeur que puisse paraître un tel appendice, d’évidence son aspect n’est pas fait pour leurrer les membres de l’engeance à quelque sexe qu’ils appartiennent : un regard et surtout une odeur suffisent à chacun pour être renseignés. Alors il y a les autres, cette foule affamée de carnivores de tout poil qui rêve de supplanter les hyènes, et se gaver à leur place. Il y a aussi leurs futures victimes qui ignoreront jusqu’à leur dernier souffle de quel genre masculin ou féminin le plus se méfier. Surtout il y a ce fait incontournable : les hyènes tachetées sont plus intelligentes que tous les autres carnivores, et c’est sans doute parce qu’elles forment des sociétés structurées, qu’elles ont acquis une culture collective et individuelle comparables à celle de bien des Primates.

     

    Lorsqu’elles se rencontrent après une absence, femelles et leurs jeunes se flairent, se lèchent et jugent du statut de l’une et l’autre par un cérémonial de reconnaissance http://www.youtube.com/watch?v=XxhE8d1elbY

     

    Les rencontres mâles femelles sont plus mouvementées, et les prétendants doivent se montrer prudents

    https://www.youtube.com/watch?v=GHAOPzN-Fpg

     

    Pour plus de vidéo, rejoignez : http://www.arkive.org/spotted-hyaena/crocuta-crocuta/video-00.html

     

     

    Mais alors pourquoi mâles et femelles se ressemblent-ils au point qu’on les confond ?

    Aristote, l’un des premiers naturalistes, s’est étonné de la solide réputation d’androgynie qui les suivait. Il est vrai qu’il vivait alors sur l’Ile de Lesbos où le sexe et sa pratique étaient au centre de bien des conversations avant de devenir sujets d’étude. Dans son « Histoire des animaux », le premier lycéen écrit que la rumeur s’est répandue que « chaque hyène est pourvue des deux organes mâle et femelle ». Après une étude minutieuse de l’appareil urogénital des hyènes, il conclut que cette rumeur est infondée. Mais il ajoute qu’il est probable que la forme des poches qui recèlent les glandes séminales des mâles a pu induire en erreur les chroniqueurs et être confondues avec les excroissances clitoridiennes que présente les femelles. Pourtant, la suite de la description que donne Aristote des hyènes qu’il a disséquées permet de conclure que ce ne sont pas des hyènes tachetées qui vivent au sud du Sahara qu’il a examinées, mais des hyènes rayées du Maghreb et du Moyen Orient qui n’ont ni les mêmes règles de vie en société, ni la même anatomie des parties génitales, ni surtout la même intelligence

    Il se trouve que « l’erreur » d’Aristote a été reprise et même amplifiée par Pline l’Ancien : il appuie les dires d’Aristote. Ce qui lui vaudra quelques siècles plus tard de s’attirer les moqueries de Buffon :

    « Il y a peu d’animaux sur lesquels on ait fait autant d’histoires absurdes que sur celui-ci. Les anciens ont écrit gravement que l’hyène (sic) était mâle et femelle alternativement : que quand elle portait, allaitait ses petits, elle demeurait femelle pendant tout l’année : que l’année suivante elle reprenait les fonctions du mâle ; et faisait subir à son compagnon le sort de la femelle. On voit bien que ce conte n’a d’autre fondement que l’ouverture en forme de fente que le mâle a, comme la femelle, indépendamment des parties propres de la génération qui, pour les deux sexes, sont dans l’hyène semblables à celles de tous les autres animaux. On dit qu’elle savait imiter la voix humaine, retenir le nom des bergers, les appeler, les charmer, les arrêter, les rendre immobiles : faire en même temps courir les bergères, leur faire oublier leur troupeau, les rendre folles d’amour, etc…Tout cela peut arriver sans hyène : et je finis pour qu’on ne me fasse pas le reproche que je vais faire à Pline, qui paraît avoir pris plaisir à compiler et raconter ces fables ».

    Ainsi successivement Aristote n’a pas disséqué la bonne hyène, Pline a adopté ses vues aveuglément, quant à Buffon qui se moque des « fables » de Pline, il n’a sans doute jamais vu une hyène tachetée de sa vie. Il est vrai qu’entre Montbard et Paris, elles sont rares.

    Depuis lors, notre connaissance des hyènes s’est approfondie et nous savons aujourd’hui reconnaître quatre espèces de hyènes :

     

    – Les hyènes rayées d’Afrique du Nord, du sud du Sahara, du Moyen Orient et que l’on trouve jusqu’aux Indes, c’est celle qu’a étudié Aristote ;

    – Les hyènes tachetées qui vivent en Afrique au sud du Sahara, sujets de cette chronique ;

    – Les hyènes brunes d’Afrique du Sud ;

    – Les hyènes protèles Afrique du Sud et de la Corne de l’Afrique.

     

    Ces quatre espèces de hyènes actuelles ont un ancêtre commun. Mais chez une seule espèce il y a « masculinisation » des organes génitaux des femelles. Et ce dès les premiers stades du développement intra utérin : la durée de gestation est de 111 jours, et dès le trentième jour les prémisses des organes génitaux, clitoris ou pénis, sont distinguables chez les fétus, avant que les testicules ou les ovaires ne soient aptes à synthétiser des hormones androgènes. Autrement dit, le clitoris masculinisé de la hyène tachetée est un organe qui, s’il doit au hasard, est devenu une nécessité. Contrairement à ce qu’a pu écrire S.J. Gould à son sujet, le clitoris masculinisé n’est pas induit par un excès de testostérone. C’est un organe à part entière façonné par la sélection naturelles. Il confère aux femelles leur statut social de dominantes.

    A la naissance, les nouveaux nés, un ou deux par portée, sont éjectés au travers du clitoris masculinisé, et c’est toujours une parturition difficile : 60% des primipares perdent leurs petits à la naissance. Pourtant, l’espèce est prospère et sa démographie n’est pas affectée outre mesure en dépit de ce taux de mortalité infantile ravageur.

     

    Faire carrière dans la savane n’est ni plus difficile ni plus facile qu’ailleurs. Chez les hyènes, si on nait femelle, on a des attributs de mâle. Grâce à ce subterfuge, toute femelle peut dominer et soumettre tous les mâles. Et certaines cultivent aussi le secret espoir de gouverner toute la meute et devenir chefs de clan : c’est à coups de dents qu’elles gagneront ces derniers galons.

     

     

    Gerald R.Cunha et al. 2014. Development of the external genitalia :Perspectives from the spotted hyena (Crocutacrocuta). Differentiation, 87 (2014) : 4–22. http://dx.doi.org/10.1016/j.diff.2013.12.003

     

     

    Stephen E. Glickman1 et al. 2006. Mammalian sexual differentiation :

    lessons from the spotted hyena. TRENDS in Endocrinology and Metabolism Vol.17 No.9 : 349-356.

  • Les Célèbes gagnent un rat

    Les Célèbes gagnent un rat

    Un nouveau Mammifère, ça se fête. Et si c’est un Rongeur, alors double ration : je leur ai consacrés 50 ans de ma vie ! C’est dans les iles au relief tourmenté des Célèbes, en Indonésie, qu’une équipe cosmopolite vient de débusquer un Muridé jusqu’ici inconnu : Hyorhinomys stuempkei (1). Pour le nommer, ses découvreurs ont mis en exergue son groin de cochon, ses affinités murines, et l’ont dédié à un zoologiste farceur, Harald Stümpke . Mais ils auraient pu pour forger son patronyme tout aussi bien évoquer ses yeux malicieux, les vastes pavillons de ses oreilles, 20% de la longueur du corps , ses incisives inférieures d’une longueur tout aussi inusitée, et surtout sa toison pelvienne dont la densité, la longueur, la richesse de couleurs des poils ne lassent pas d’étonner, au point d’être un peu jalousés par les uns et les autres, et je fais partie de la bande.

    Portrait de Hyorhinomys stuempkei. Photo Jake Esselstyn / Louisiana State University.
    Portrait de Hyorhinomys stuempkei. Photo Jake Esselstyn / Louisiana State University.

     

    Le même exposant contre son gré sa toison pelvienne fournie et ses incisives très allongées. Crédit photo Kevin C. Rowe Museum Victoria, Melbourne.
    Le même exposant contre son gré sa toison pelvienne fournie et ses incisives très allongées. Crédit photo Kevin C. Rowe Museum Victoria, Melbourne.

    Les iles Sulawesi, tridactyles en indonésien et Célèbes en français, sont très accidentés, peuplées de 17 millions d’habitants, et on y compte 4 parcs naturels : leur faune et flore est très riche, et des mesures de protection de ces environnements forcément en péril eu égard leur fragilité ont été prises de longue date. Sur l’ile principale on a pu inventorier 47 espèces de Muridés (rats et souris) qui colonisent tous les milieux et ont des régimes alimentaires très divers, au point d’étonner les écologistes les plus avertis. Il en est de très ordinaires qui se nourrissent de fruits et graines, d’autres insectivores ou carnivores, une espèce de rat qui vit dans les cours d’eau et se nourrit exclusivement de poissons, et voici peu, on a signalé un rongeur sans dents : Paucidentomys vermidax. Il est le seul Rongeur au monde dont la cavité orale est dépourvu de molaires. A longueur d’année il se nourrit de vers de terre et autres bestioles au corps mou. S’il venait à fréquenter les hommes, il préférerait goûter nos hamburgers plutôt que nos fromages.

    Cartographie des reliefs des Célèbres et forêt de montagne où vit Hyorhinomys stuempkei. Crédit Photo Kevin C. Rowe.
    Cartographie des reliefs des Célèbres et forêt de montagne où vit Hyorhinomys
    stuempkei. Crédit Photo Kevin C. Rowe.

     

    A ce jour « le « rat-cochon » n’a lui été signalé que dans une seule localité, à 1600 m d’altitude, au cœur de la très dense forêt tropicale.

    C’est bien sûr son étrangeté qui a interpelé les zoologistes qui l’ont découvert, au point qu’ils l’on dédié à un de leur collègue à l’extravagance reconnu : Harald Stümpke. C’est le pseudonyme qu’avait choisi Gerolf Steiner, zoologiste allemand, auteur d’un petit livre canular qui dans les années 60 se tailla une belle notoriété, du moins à l’échelle du milieu des biologistes d’alors, en particuliers dans notre pays. Sous le titre « Anatomie et biologie des rhinogrades. Un nouvel ordre de mammifères », Steiner y décrivait un nouveau mammifère particulièrement étrange et rare qui se déplaçait sur le nez, et qu’il prétendait avoir croisé dans l’archipel peu connu des Aïeaïeaïes. En France le livre parut avec une longue préface du plus célèbre zoologiste d’alors Pierre Paul Grassé. Et ce fut pour ce lamarckien, du moins le prétendait-il, l’occasion de gausser à mots couverts, en termes aussi savants qu’alambiqués, ce que l’on nommait alors « la théorie de Darwin ». Grassé était alors Secrétaire de l’Académie des Sciences, et son influence était grande. Mais pour lui mutation au hasard et sélection naturelle ne pouvaient en aucun cas être à la base de l’évolution biologique. Il n’était pas le seul en France à défendre ce point de vue. Comme le commente très bien Pierre Jouventin dans son ouvrage « La face cachée de Darwin. L’animalité de ‘homme » (Libre et solidaire éditeur), cette période de négation de l’approche darwinienne a perduré dans notre pays jusque dans les années 80. Il a fallu d’abord « le hasard et la nécessité » du prix Nobel Jacques Monod, et puis le travail de mon maitre Louis Thaler, de Patrick Tort et d’autres pour qu’enfin triomphe le darwinisme chez les biologistes français.

    Je ne crois pas que des arrières pensées de cet ordre aient amené les découvreurs du rat-cochon à dédier le petit animal à Harald Stümpke. Pour eux, c’est plutôt une façon de célébrer l’esprit potache de Gerolf Steiner. Et comme l’humour est une denrée rare chez les « savants », alors l’occasion était belle de saluer un scientifique qui n’en manquait pas.

     

     

     

     

    (1) Jacob A. Esselstyn et al. 2015. A hog-nosed shrew rat (Rodentia: Muridae) from Sulawesi Island, Indonesia. Journal of Mammalogy 96 (5): 895-907; doi: 10.1093/jmammal/gyv093

     

  • Tchernobyl, futur parc animalier de l’Ukraine ?

    Tchernobyl, futur parc animalier de l’Ukraine ?

    L’explosion de la centrale de Tchernobyl ? Un désastre pour l’humanité, une chance pour les mammifères sauvages. C’est en résumé ce que j’ai retenu d’une étude récente des populations de grands mammifères qui vivent dans la zone interdite autour de la centrale atomique d’Ukraine après son explosion en 1986 (1). Une information qui souffle le chaud et le froid, curieusement associée dans des agences de presse à une autre annonce du même acabit qui elle concerne Fukushima : on nous dit que dans ces lieux désolés « la nature reprend ses droits » !

    Pour l’heure, concentrons notre attention sur Tchernobyl.

    Dois-je me désoler de ma condition humaine mise en danger voici près de 30 ans, ou à l’inverse me rassurer de ce boom démographique constaté chez la sauvagine qui vit libre et heureuse de l’être sur le périmètre de 4200 km2 qui nous est interdit ?

    Un rappel s’impose qu’illustre la carte ci-dessous. On y voit que outre le périmètre de Tchernobyl, il y a plusieurs autres zones tout aussi polluées en Ukraine et Biélorussie, et la surface totale affectée par la radioactivité artificielle provoquée par l’explosion de la centrale est de l’ordre de 42 000 km2. Pour combien de temps ? La demi vie du césium 137 est de 30 ans, mais ses effets nocifs pourraient perdurer entre 180 et 320 ans http://ex-skf.blogspot.fr/2011/08/ecological-half-life-of-cesium-137-may.html.

    Carte de la contamination au césium 137 dressée en 1996
    Carte de la contamination au césium 137 dressée en 1996

     

    Au fait le chiffre de 30 ans date les récents travaux qui tendent à nous rassurer sur la bonne santé des mammifères de Tchernobyl. En gros ils disent que l’affaire Tchernobyl est à mettre au « rayon » des mauvais souvenirs, et que si encore les humains en souffrent, la Nature est proche de surmonter ce que l’on doit considérer comme « accident » nucléaire.

     

    Et ils laissent à penser que les humains seraient de bien pires ennemis pour les grands mammifères que ne le sont les radiations comme ne craint pas de l’asséner le très sérieux magazine scientifique Science photos à l’appui : http://news.sciencemag.org/biology/2015/10/humans-are-worse-radiation-chernobyl-animals-study-finds

     

    J’avais déjà noté que la BBC au printemps dernier dressait un tableau idyllique de la vie animale qualifiée de secrète à Tchernobyl

    http://www.bbc.com/news/science-environment-32452085

    Des caméras cachées ont surpris des loups, lynx, sangliers, cerfs, chevaux de Prezwalski et autres courant insouciants dans la forêt.

     

    Tout le monde n’est pas de cet avis, et je ne m’attarderai pas sur la galerie des « monstres » de Tchernobyl que l’on peut aisément trouver sur le web.

    Mais il se trouve que l’année dernière un biologiste newyorkais, Timothy Mousseau, qui étudie depuis des années la vie animale dans le périmètre de la centrale ukrainienne a livré un tout autre point de vue https://www.youtube.com/watch?v=TG-nwQBBfmc

    Avec un chercheur d’Orsay, Anders Møllers du CNRS, qui suit aussi la question, ils avaient donné une conférence en 2013 disponible sur le web.

    https://e-nautia.com/kna/disk?p=5217062

     

    J’en extrait ce copié collé de leurs conclusions qui concernent les études faites à Tchernobyl et Fukushima et je pense qu’elles n’ont pas pris une ride.

     

    1) La plupart des organismes étudiés montrent une augmentation significative des taux de dommages génétiques, en proportion directe du niveau d’exposition aux contaminants radioactifs.

    2) De nombreux organismes présentent des taux accrus de malformations et anomalies du développement en proportion directe avec les niveaux de contamination

    3) De nombreux organismes montrent des taux de fertilité réduits …

    4) De nombreux organismes montrent des durées de vie réduites …

    5) De nombreux organismes montrent des tailles de population réduites …

    6) La biodiversité a significativement diminué … de nombreuses espèces

    sont localement éteintes.

    7) Les mutations sont transmises d’une génération à l’autre, et montrent

    des signes d’accumulation au fil du temps.

    8) Les mutations migrent en dehors des zones affectées dans des

    populations qui ne sont pas exposées (à savoir par effets de proximité des populations).

     

    Par ailleurs, dans toutes leurs interventions, les deux chercheurs soulignent le peu d’enthousiasme des agences de recherche, qu’elles soient nationales ou internationales, pour susciter des projets de recherche qui permettraient d’effectuer un suivi serré des populations animales et végétales dans les zones irradiées, que ce soit à Tchernobyl ou à Fukushima. Et ils ne sont pas les seuls.

    Que craignent –elles ? Que l’on découvre que le nucléaire est dangereux pour la santé ?

     

     

     

    • G. Deryabina, S.V. Kuchmel, L.L. Nagorskaya, T.G. Hinton, J.C. Beasley, A. Lerebours, and J.T. Smith. 2015.Long-term census data reveal abundant wildlife populations at Chernobyl. Current Biology 25, R811–R826, October 5, 2015.
  • Les pikas se meurent près des sommets.

    Les pikas se meurent près des sommets.

    Survivants de l’âge glaciaire, ces petites boules de poil voisins des lapins que sont les pikas se sont réfugiés à la fin de la dernière glaciation, il y a une douzaine de milliers d’années, dans les steppes et les hauteurs, en Asie comme en Amérique du Nord. Las, le réchauffement climatique récent, qui voit l’isotherme 22°C gagner chaque année un peu en altitude, risque avant la fin du siècle d’effacer du monde vivant les espèces alpines. Pourtant, sans doute parce qu’ils sont de petite taille et vivent dans des régions reculées, ces animaux parmi les plus menacés par le réchauffement climatique n’ont pas été invités à un sommet qui les concerne au premier chef : la Conférence des Nations Unis sur le climat qui se tiendra à Paris en novembre prochain. Alors dans ce court exposé des motifs, je vais plaider leur cause.

    De la taille d’un gros œuf velu au regard noir aigu surmonté de deux rondes oreilles, les pikas courent dans les rocailles des montagnes et des steppes en poussant de petits cris aigus, « pica, pica », qui les fit ainsi désigner par les peuples Tungusic de Sibérie, puis répertorier sous cet onomatopée par Pierre Simon Pallas (1741 –1811). Ce savant russe d’origine germanique les croisa au cours d’une de ses expéditions naturalistes dans les monts de l’Altaï. En français, pika n’a pas trouvé place dans nos dictionnaires « littéraires », et seulement depuis peu figure dans celui des Sciences animales (1). Il n’empêche que tous les enfants amateurs de Pokémon le connaissent bien : le petit animal a servi de modèle au célèbre et joyeux Pikachu.

    Depuis l’époque de Pallas, une trentaine d’espèces ont été décrites et rapportées au genre Ochotona, nom scientifique des pikas ou lièvres siffleurs, aussi bien en Asie qu’en Amérique du Nord.

    Beaucoup vivent dans les steppes. Ce sont des animaux qui pèsent entre 50 et 300 g, qui sont strictement herbivores, diurnes, et n’ont que un deux à quatre petits par portée une fois l’an, rarement plus. Il n’empêche que certaines espèces sont susceptibles de pulluler et faire des ravages aux récoltes, en particulier au Pakistan. La plupart résistent bien à l’invasion humaine.

    A l’inverse, les espèces montagnardes d’Asie et d’Amérique du Nord sont aujourd’hui plus que sur le déclin, en voie d’extinction, et figurent sur la liste rouge des espèces en danger de l’IUCN (International Union of Conservation of Nature), quelles soient américaine ou chinoises.

    L’une de ces dernières a resurgi récemment sur les tablettes des zoologistes alors qu’on la croyait disparue depuis plus de vingt ans. Ochotona iliensis avait été observée la première fois en 1983 dans les montagnes du Tianshan, et sa découverte officialisée en 1986, le patronyme iliensis faisant référence à Ili, préfecture Kazakh de cette région de la Chine (2). Dans les années 90 sa population fut estimée à 2000 individus. Mais sa répartition était fragmentée en isolats sur les plus hauts sommets, au dessus de 2800 mètres d’altitude jusqu’à la limite des neiges éternelles, à 4000 mètres. Les années suivantes, il fut constaté que ces populations déclinaient, avaient tendance à gagner les hauteurs, bien au dessus de leur limite de vie antérieure, et on les observa fréquenter les rocailles à plus de 3000 mètres. En 2005 le constat tragique que l’espèce avait disparu de près de 60% des sites qu’elle occupait jusqu’alors fut dressé. Et on la considéra même éteinte. Et puis une bonne nouvelle vient de nous être annoncée en 2014 : lors d’une expédition récente, des chercheurs chinois ont pu à nouveau surprendre Ochotona iliensis au début du printemps, alors qu’il n’avait pas encore abandonné sa tenue hivernale. https://www.youtube.com/watch?v=MbGoKJk-5Uo

    Pika du Tianshan posant pour la collection d’hiver 2015 d’un couturier local. Photo Li Weidong, 2014, Association écologique du Xinjiang.
    Pika du Tianshan posant pour la collection d’hiver 2015 d’un couturier local. Photo Li Weidong, 2014, Association écologique du Xinjiang.

    On a peu de nouvelles des deux autres espèces qui vivent en Chine, Ochotona argentata et O. koslowi qui ont des aires de répartition confinées à quelques sites. L’IUCN formule de grandes craintes sur leur avenir  : la déforestation les chasse de leur habitat qui se réduit d’année en année comme peau de chagrin

    On connaît mieux le pika des Montagnes Rocheuses d’Amérique du Nord , Ochotona princeps, qui n’est pas moins en danger que ses frères chinois, bien que ces images illustrent une certaine insouciance de sa part.

    http://www.arkive.org/american-pika/ochotona-princeps/video-00.html

    A plusieurs reprises des associations d’écologistes ont tenté d’alerter les autorités afin que des mesures de protection soient envisagées pour assurer la survie de cette espèce. En vain. Ce qui est trompeur en l’occurrence est la carte de répartition à grande échelle du petit animal. Elle laisse croire qu’il est présent dans les Montagnes Rocheuses, sur tout l’Ouest de l’Amérique du Nord, de l’Arizona à la Colombie Britannique.

    Répartition à grande échelle de Ochotona princeps.
    Répartition à grande échelle de Ochotona princeps.

    Loin d’être uniforme, leur répartition est très éparpillée. Tous les sites où ils résident sont de faible superficie, quelques kilomètres carrés, et ces populations sont éclatées sur de grands espaces, chacune à la merci de la moindre catastrophe. Autrement dit l’image de sa répartition à plus petite échelle est un nuage de points, souvent éloignés l’un l’autre de plusieurs kilomètres.

    De fait Ochotona princeps n’aime pas la chaleur, et au dessus de 22°C tombe en léthargie, puis succombe. Aussi n’occupe-t-il que les zones les plus élevées des montagnes dans les régions méridionales, mais on peut le rencontrer au niveau de la mer plus au Nord, par exemple en Colombie Britannique. Comme pour les espèces d’Asie, cet isotherme est sa frontière naturelle.

    Pika américain en pleine moisson Photo Brian Crawford
    Pika américain en pleine moisson Photo Brian Crawford

    Aussi l’espèce supporte très mal le réchauffement climatique constaté à l’échelle globale depuis le début du siècle. Le thermocline de 22°C lui est fatal. Et on en a la preuve tangible à l’échelle d’une région bien circonscrite, et surveillée de longue date par les naturalistes : dans le Great Basin, à l’est de la Sierra Nevada, sur une période qui court de 1999 à 2005 et où initialement Ochotona princeps était répertorié dans 24 localités, ils ont constaté qu’en moins d’une dizaine d’années il a disparu de 8 d’entre elles.

    Il y a toute chance pour qu’une succession d’étés torrides entrainent la mort de l’espèce. Et les pikas des montagnes sont tout aussi menacés que les mammifères qui vivent près des régions polaires et qui y sont inféodés : ours blancs, renards polaires, narvals, phoques marbrés, bélugas, antilopes saïgas pour ne citer que ces exemples.

    La cause de ces extinctions programmées est connue : notre addiction aux énergies fossiles. Sur le sujet je n’ai rien à ajouter, si ce n’est conseiller une lecture : Climat. Relever le défi du réchauffement climatique. Dossier Pour la Science n°89. 2015.

     

     

    (1) Meyer C., ed. sc., 2015, Dictionnaire des Sciences Animales. [On line]. Montpellier, France, Cirad. [30/09/2015]. <URL :http://dico-sciences-animales.cirad.fr/

     

    (2) Li and Ma, 1986 : A new species of Ochotona, Ochotonidae, Lagomorpha. Acta Zoologica Sinica, vol. 32, n. 4, p. 375-379

  • Chez les orang outans, les joufflus ont la cote

    Chez les orang outans, les joufflus ont la cote

    La vie quotidienne des mâles orang outan est plus qu’agitée, et leurs querelles fréquentes. Pourtant, pour prévenir les rencontres et s’éviter, les adultes préviennent de leurs présence par de longs cris, et les forêts de Bornéo et Sumatra résonnent de leurs hululements. Tous vivent en solitaire dans les hauteurs des arbres de la forêt, surveillant de loin leurs commères et progénitures qui comme eux vivent dans le haut des arbres, s’y nourrissent, s’y reposent, dorment, s’épouillent et jouent. Les « humains de la forêt », traduction littérale du malais « orang hutang », descendent rarement à terre et leurs trajets quotidiens à grandes brassées à travers les cimes des arbres ne dépassent guère le kilomètre.

    Les mâles sont des animaux lourds, 60 à 90 kg, qui ne sautent pas de branche en branche mais se déplacent par brachiation grâce à une envergure des bras hors du commun, alors que leurs très courtes pattes, un tiers des bras, leur interdisent presque tout déplacement à terre. Les femelles sont plus fluettes, mais circulent dans les ramées avec leurs petits accrochés au pelage sur le même mode, et à la nuit, ou en cas de pluie, construisent couches et abris en entrecroisant quelques branches pour s’y coucher et se protéger.

    On a depuis longtemps remarqué que coexistent dans les forêts de Bornéo et Sumatra où ils vivent deux types de mâle aux visages bien différents. Les uns, les plus nombreux, ont même physionomie faciale que les femelles, mais sont plus charpentés et lourds qu’elles. Les autres moins fréquents, ont d’énormes bajoues et ont tendance à être plus costauds que les premiers et surtout plus bavards. D’évidence ils sont craints des premiers, et sur le terrain et dans les tablettes des éthologistes on leur accorde le statut de dominants alors que les autres sont notés subalternes.

    Trois visages d’orang outan. A gauche un mâle subalterne aux joues creuses de physionomie assez proche de la femelle, au centre. A droite un mâle dominant aux fortes joues. Tous ces individus sont adultes et sexuellement matures. Photos M. Block, Bkp Bain in ref. 1.
    Trois visages d’orang outan. A gauche un mâle subalterne aux joues creuses de physionomie assez proche de la femelle, au centre. A droite un mâle dominant aux fortes joues. Tous ces individus sont adultes et sexuellement matures. Photos M. Block, Bkp Bain in ref. 1.

     

     Pourtant, qu’ils aient un visage joufflu ou émacié, les deux types de mâle sont matures au plan sexuel et aptes à procréer dès leur quinzième année…à condition de trouver une compagne réceptive. Et ma foi, au moins en captivité, dans les zoos, les émaciés et prétendus subalternes ont prouvé en plus d’une occasion leur savoir faire en la matière et égalent les exploits sexuels des joufflus.

    Dans la nature, les femelles d’orang outan sont pleinement adultes au même âge que les mâles, dans leur quinzième année, et si les mâles ne survivent guère au delà de 30 ans, leurs moitiés atteignent facilement la quarantaine, et peuvent donner naissance au cours de leur vie à quatre petits. Le temps de gestation est de 8 à 9 mois, l’élevage du nouveau né est long, et ce n’est que tous les sept à huit ans que les femelles sont fertiles.

     

    Le fait qu’il existe deux types de mâle a poussé les scientifiques au néologisme : dans leurs travaux, ils parlent de « bimaturité » pour qualifier cette disparité, mais à ce jour n’ont pas avancé une hypothèse crédible qui explique la dualité de physionomie des mâles.

     

    La vie privée des orang outans est très surveillée : ils sont menacés d’extinction par les ravages forestiers qui les chassent de leur habitat, et les scientifiques conscients que leur mort est proche tentent d’enregistre jusqu’à leur dernier souffle. On peut trouver de nombreuses vidéos qui rendent compte de leurs mœurs et nous les font mieux connaître avant qu’ils ne disparaissent à jamais : https://www.youtube.com/watch?v=-YQbpX-d9PM

     

    Parmi toutes ces observations et études qui participent à édifier une « mémoire du peuple des singes en danger » il est des travaux qui méritent plus d’attention que d’autres. C’est le cas de ceux qu’effectuent dans le Parc National de Tanjun Putin, au sud de Bornéo, une équipe d’éthologistes qui s’est attachée pendant une dizaine d’année à suivre pas à pas les membres d’une tribu de 49 individus d’orang outan qui vivent là en toute quiétude, au moins pour le moment (1).

    Ils ont constaté deux choses : les rencontres et combats entre mâles sont fréquents et peuvent être meurtriers ; celles entre mâles et femelles résultent souvent en coït forcé (ce sont des bêtes, on n’utilisera donc pas ici le terme de viol) et il est impossible de déduire des seules observations visuelles quels actes sexuels seront fertiles. Eu égard la fréquence des rencontres, il est certain que la plupart sont stériles .

    Il est leur apparu aussi que dans ce groupe, un mâle très joufflu et balèze jouait le rôle de chef. Etant aisément reconnaissable, ils l’ont baptisé Kusasi, le vieux roi, et lorsqu’il fut victime d’une infection suite à une rixe sévère avec l’un de ses concurrents devenus adversaires, ils ont pris soin de lui au Val de Grâce local. Il devait y faire plusieurs séjours de 1995 à 2006, période où l’équipe s’est attachée aux basques de ce groupe de singes. La durée de vie de Kusasi fut ainsi heureusement prolongée de plusieurs années, mais son activité de mâle dominant interrompue à plusieurs reprises.

    Kusasi se rendant à l’hôpital et quelques instants plus tard sur le billard (Photo orangoutan Foundation, Camp Leakey)
    Kusasi se rendant à l’hôpital et quelques instants plus tard sur le billard (Photo orangoutan Foundation, Camp Leakey)

     

    Ainsi, malgré les nombreuses scènes de coïts consentis ou forcés que leur ont révélé les caméras cachés ici et là et leurs observations dans la forêt, que Kusasi en fut le héros ou que d’autres se livrent à ces jeux virils, il a été impossible à l’équipe de savants de déterminer et comparer le succès reproductif des différents mâles. En particulier la question de savoir si Kusasi était plus souvent père que les autres restait ouverte. Aussi ont-ils décidé d’utiliser les marqueurs génétiques pour établir sans contestation la filiation de tous les nouveaux nés, jeunes et adolescents que les mères avaient engendrés au cours d’une longue période. Pour ce faire, ce sont les marqueurs extraits des fèces des animaux qu’ils ont utilisés. Il se trouve en effet que les orang outans et leurs petits ne descendent que rarement à terre. Mais s’ils le font c’est essentiellement pour uriner et déféquer. Il suffit d’être là au bon moment, identifier le chieur, et recueillir son caca. Une longue quête s’en est suivie après qu’un protocole fut établi : sur 50 km2, en 2008 et de 2010 à 2011, les fèces des orang outans présents sur le territoire, bien identifiés, ont été échantillonnées et l’ADN du génome extrait et analysé. A une exception près, les spectres des génomes de tous les mâles du secteur, et bien sûr celui de Kusasi, avaient été auparavant enregistrés. En se fondant sur des observations antérieures et grâce à ces marquages, les chercheurs ont pu établir avec certitude les liens de parenté de presque tous les jeunes, alors que Kusasi dominait d’évidence le groupe, entre 1995 et 2006, exceptées les périodes où il bénéficiait d’un congé maladie. Il ressort de l’étude qu’il est le père de 53 % des jeunes orang outans nés alors ( 9 sur 17), et deux autres mâles tout aussi joufflus ont chacun donné naissance à un petit. Pour les autres naissances, ce sont plusieurs autres mâles subalternes qui sont les géniteurs.

    Il ne faut pas oublier que pendant cet intervalle de temps, Kusasi a du être hospitalisé à deux reprises, et a perdu provisoirement son statut de dominant. Néanmoins, bien que diminué pendant une longue période, il est prouvé qu’il est le père le plus prolifique, et de très loin.

    D’évidence durant toute cette période, il a été le favori des femelles qui lorsqu’elles étaient fécondes l’ont choisi pour enfanter.

    On sait que les femelles orang outan donnent naissance à un petit à peu près tous les huit ans, et dans leur vie n’auront pas plus de quatre petits. Les résultats obtenus à Tanjun Putin appuient la théorie que le succès reproductif de Kusasi est la conséquence directe d’un choix sélectif des femelles qui préfèrent pour se reproduire s’accoupler avec le mâle joufflu dominant. Elles montrent leur préférence en monopolisant ses faveurs dès qu’elles sont fécondes.

    Il n’empêche que dans ce Parc National comme en d’autres lieux, on peut observer que les femelles s’accouplent fréquemment avec les autres mâles. C’est sans doute uniquement pour le plaisir.

     

     

     

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    1. Graham L. Banes, Biruté M. F. Galdikas, Linda Vigilant.Male orang-utan bimaturism and reproductive success at Camp Leakey in Tanjung Puting National Park, IndonesiaBehavioral Ecology and Sociobiology, 2015; http://DOI: 1007/s00265-015-1991-0
  • C’est encore l’été pour quelques jours. Vite, tous à poil !

    C’est encore l’été pour quelques jours. Vite, tous à poil !

    Tout nu, tout bronzé dit la chanson. C’est l’été, et le moment de se mettre à poil et se regarder de près. Ainsi en a décidé une équipe de physiciens cristallographes brésiliens qui ont soumis un cheveu humain au faisceau des rayons X de leur synchrotron (1). Ils nous disent qu’un cheveu, ce n’est pas si simple. C’est même plus compliqué que se qu’on croyait. Certes poils et cheveux sont composés de fibres de kératine secrétées par le bulbe pileux. Mais à y regarder de près, il y a kératine et kératine. Et ce ne sont pas les centaines de milliers de capilliculteurs qui se penchent quotidiennement sur nos chefs et shampouinent, démêlent, ordonnent et teintent nos chevelures qui les contrediront.

    Un cheveu, 0.4 à 1.2 mmm de diamètre, est composée de trois couches : la cuticule externe, le cortex et la moelle. La première est une enveloppe protectrice faite de 5 à 6 couches d’une kératine assemblée en tuiles imbriquées incolores, ce qui permet à la lumière de jouer sur les pigments colorés de la couche inférieure. Cette cuticule assure l’élasticité et le brillant de la chevelure, tant que le cheveu est « jeune », non altéré.

    Le cortex est l’élément fort et le plus épais du cheveu puisqu’il constitue près de 90 % de son épaisseur. Il est composé de fibres de kératine en faisceaux jointifs « cimentés » par un autre type de kératine plus diffus. Cet ensemble est teinté par des pigments de mélanine qui donnent sa couleur au cheveu. Suivant la plus ou moins grande densité en mélanine, le spectre de coloration varie du noir de jais, au brun, blond et roux, et le cheveu blanc signe son absence.

    La moelle est variable en diamètre, plus développé pour un cheveu épais, quasi indécelable lorsque le cheveu est fin.

    Poils et cheveux naissent dans le bulbe enfoncé dans la peau. Le follicule capillaire, qu’il donne naissance à un cheveu, un poil de barbe ou pubien, voire situé en tout autre partie du corps, fait corps avec le derme cutané, et a l’aspect d’un oignon de 3 mm de long. Sa base est nourrie par des vaisseaux capillaires sanguins, et ses annexes sont des glandes sébacées. Dans ce bulbe réside deux types de cellules, celles qui fabriquent la kératine, celles qui génèrent les pigments cellulaires, les mélanocytes.

    MicroCheveu

     

    Micrographie en fausse couleur d’un cheveu humain : en haut l’enveloppe externe dénommée cuticule ; en bas et au centre les micro fibrilles de qui forment le cortex. Image credit: Fabiano Emmanuel Montoro / LNNano / CNPEM.

     

    Ce que les chercheurs brésiliens ont mis en évidence est la structure à une échelle jusqu’ici inusitée des 3 couches de kératine. A l’échelle incroyable de 30 micron, ils ont été capables de visualiser la structure, composition et arrangement des molécules de kératine et d’évaluer quelles parties sont composées de kératine alpha et celles faites en kératine béta.

    De leurs travaux ressort une nouvelle image de la structure du cheveu. Jusque là on croyait que la kératine dans son ensemble était de la forme alpha. Cette étude met en lumière que les différentes couches ont une composition plus variable, et un cheveu est de fait un système polymorphe avec des qualités structurales variables suivant les couches qui le composent.

     

     

    Cette découverte est d’importance pour tous les fabricants de shampoing qui oeuvrent de par le monde. Elle ouvre de nouvelles voies dans leurs recherches pour la mise au point de produits capillaires toujours plus performants. Il faut en particulier que dans notre pays soit saisie l’occasion de doper notre industrie des cosmétiques, et pour cause. On le sait, ses bénéfices irriguent avec bonheur la vie politique de la France depuis longtemps, favorisent l’éclosion et l’entretien de nouvelles têtes dans leurs instances, et sont un appoint non négligeable dans les campagnes électorales. Après la kératine alpha longtemps la seule soutenuelongue vie à la kératine béta qui s’annonce encore plus prometteuse

     

    Et pour conclure un conseil de lecture double. D’abord le très bon dossier du CNRS : http://www.cnrs.fr/cw/dossiers/doschim/decouv/cheveux/

    Et puis pour à la plage, à la montagne, à la campagne ou ailleurs cette « HISTOIRE du POIL », sous la direction de Marie-France Auzepy et Joël Cornette, ouvrage de 325 pages paru aux éditions Belin en 2011. Loin d’être barbants, les auteurs nous montrent que le poil est un objet d’histoire et aussi de religion. Sa présence ou son absence sur les différentes parties du corps, des plus intimes aux plus visibles, est un signe qui a à voir avec la mode, le genre, les dieux, la politique, la guerre et même la psychanalyse.

     

    1) Vesna Stanic et al. Sub-micron X-ray Beam Study of Human Hair. American Crystallographic Association 2015 Meeting, abstract # 4.2.4.02

  • Mammifères augmentés

    Mammifères augmentés

    Un agneau OGM s’est retrouvé précipité dans l’industrie bouchère et au final sur ses étals d’où il a disparu pour se réfugier dans le panier de consommateurs non avertis qui sur le champ l’ont dégusté. L’incident de parcours s’est produit au mois d’aout 2014. C’est d’un laboratoire de l’INRA d’où la petite bête s’est échappée. Elle avait nom Rubis et sa maman était porteuse d’un gène de méduse qui exprimé chez la fille rend fluorescentes certaines cellules du corps. C’est une technique de marquage classiquement utilisée pour localiser et suivre le parcours des médications, en particulier sur les organes lésés. De telles expériences sont conduites depuis de nombreuses années dans divers laboratoires de part le monde.

     

    Agneau bondissant avec une bonne assiette. Photo credit: Aaltair/Shutterstock
    Agneau bondissant avec une bonne assiette. Photo credit: Aaltair/Shutterstock

    Le problème est que si l’agneau est réputé comestible, et même de bon goût, la méduse l’est moins. On peut toujours se rassurer en se disant que les cellules marquées par l’apport d’un brin de gène de méduse seront dégradées à la cuisson. Mais alors pourquoi a-t-il fallu attendre le mois de juin 2015 pour que cette erreur de parcours transpire dans la presse ? Probablement parce qu’en France nous n’aimons pas les végétaux OGM et encore moins les animaux OGM. Pourquoi ?

    Aux yeux du public, les biotechnologies qui permettent d’obtenir ces êtres vivants « augmentés » ne doivent pas sortir du laboratoire et encore moins venir se glisser dans nos menus. Cette méfiance est-elle justifiée ? Certains ne prétendent-ils pas qu’après tout loin d’être des apprentis sorciers, les scientifiques qui produisent ces êtres transgéniques ne font que bousculer les lois naturelles de l’évolution de la vie, précipiter des transformations du vivant bénéfiques au mieux être de tous ? Et il en est qui soutiennent qu’après tout les modes de fabrication d’organismes génétiquement modifiés d’aujourd’hui ne sont guère éloignés des techniques anciennes de sélection artificielle qui ont permis aux humains, et ce depuis la nuit des temps, de fabriquer  toutes celles et ceux que nous qualifions aujourd’hui d’espèces « domestiques ».

    Un petit rappel s’impose sur ce que fut et reste ce que l’on qualifie de «  sélection artificielle » dans le sabir darwinien.

     

    Dans les écrits de Darwin sur la sélection artificielle on trouve ces phrases : « Mais quand nous comparons le cheval de trait et le cheval de course, le dromadaire et le chameau, les différentes races de moutons adaptées à la terre cultivée ou à la pâture de montagne, la laine d’une race bonne pour un usage et celle d’une autre race bonne pour un autre usage ; quand nous comparons les nombreuses races de chiens, chacune bonne pour l’homme en des manières très différentes… Nous ne pouvons pas supposer que toutes les espèces ont soudainement été produites dans cet état parfait et utile que nous connaissons aujourd’hui ; en effet, dans plusieurs cas, nous savons que ce n’a pas été leur histoire. La clé est la puissance de l’homme de la sélection accumulative : la nature donne des variations successives : l’homme  AJOUTE dans une certaine direction ce qui lui est utile. C’est en ce sens qu’on peut dire qu’il fait des races qui lui sont utiles. »

    J’ai mis en exergue « ajoute ». Il n’est pas synonyme de crée. Darwin n’a jamais imaginé qu’un jour il en est qui souhaiteraient fabriquer des néo êtres vivants pourvus d’organes aux qualités et vertus jamais vues parce qu’on aurait « augmenté » une espèce définie de quelques caractères empruntés à d’autres espèces très différentes. Dolly non plus ne faisait sans doute pas partie d’un des programmes qu’il aurait engagé. Le programme de Darwin tient en quelques mots :  comprendre la mécanique qui fabrique le vivant et en tirer partie en IMITANT la sélection naturelle. Tout aussi extraordinaire voire monstrueux qu’il paraisse, et même hors du temps, le boeuf bleu belge par exemple fait partie de son programme. Pour construire  cette usine à viande sur pattes, il a suffi de faires des croisements qui ont favorisé l’émergence er la multiplication dans les élevages d’une lignée chez qui s’exprime une mutation  naturelle devenue héritable qui provoque des redoublements de fibres de la masse musculaire. https://www.youtube.com/watch?v=hS2sQ8_Gnds

     

    Bœuf bleu belge grognon
    Bœuf bleu belge grognon

    Il en est de même des centaines de races de chiens qui toutes ont été façonnées par des croisements qui ont sélectionné les « meilleurs » loups, du moins ceux qui ont été jugés tels.

    La sélection artificielle n’innove pas. Elle favorise chez les lignées de quelques espèces l’expression et l’héritabilité de certains caractères UTILES. Suivant les modes et le moment, ce sera la couleur du pelage, la longueur des naseaux, l’aptitude à l’arrêt des chiens de chasse, le nombre de poils et leurs densité chez les moutons , lamas, et bien d’autres.

     

    Darwin se serait-il privé pour autant des manipulations génétiques pour la seule raison qu’elles engendrent des monstres ? Certainement pas. L’exemple ci dessous emprunté à « l’US Food & Drug Administration, Health Information » montre l’un parmi d’autres des bénéfices que l’on peut retirer de ces techniques qui contribuent à fabriquer des êtres hybrides que ni la sélection naturelle ou artificielle ne peuvent faire naître et prospérer pour notre bien : la fabrication à grande échelle de certains médicaments.

     

    Exemple de manipulation génétique à fin thérapeutique. Emprunté et traduit d’un document de l’US Food & Drug Administration.
    Exemple de manipulation génétique à fin thérapeutique. Emprunté et traduit d’un document de l’US Food & Drug Administration.

     

    On notera que du début à la fin le protocole est sous contrôle…et pas question de bouffer de la chèvre ni de boire son lait dont on retire les éléments souhaités pour fabriquer un remède obtenu par purification du lait. Il est donc des monstres vertueux parce que maitrisés.

     

    Mais que dire à ce stade de la production en masse d’animaux (mammifères et poissons) destinés à la consommation et nourris de végétaux OGM voire nés de manipulations génétiques ?  Etant entendu que ces consommateurs en herbe et autres granulats ne font jamais cuire leurs aliments, il ne doivent pas venir dans nos assiettes sans que au minimum nous soyons informés de leurs conditions de naissance et d’élevage. La méfiance à leur endroit doit être la règle, justifiée par l’absence d’études préalables sur les conséquences à long terme d’une alimentation qui laisserait une place à la viande et au poisson nourris aux OGM, ou pire d’animaux nés d’hybridations génétiques. S’il est des matamores qui soutiennent que nous devons faire fi de nos peurs et que tout simplement nous devons apprendre à dompter tous les monstres, ce sont là rodomontades d’ignorants.

     

  • Vache de Musique, ou sans attendre Wolfgang

    On prétend que les vaches donnent plus de lait si on leur diffuse pendant la traite quelque sonate, rondo ou concerto de Mozart. Cela reste vrai de ce côté de l’Atlantique où nos laitières s’éduquent sagement dans la pénombre des étables. Dans les vastes espaces de l’Ouest Américain, elles vivent libres et sans entraves. Alors comment les rassembler pour les conduire à l’abattoir ? Un petit air de Country, et les voilà qui rappliquent avec enthousiasme et bonne humeur :

    Pour elles aussi  la Fête de la Musique est « gratuite ».