Histoires de Mammifères

Nous sommes des Mammifères, ne l'oublions jamais !

  • Nous sommes Panama : le Grand va et vient des Mammifères

    Nous sommes Panama : le Grand va et vient des Mammifères

    Panama n’est pas qu’un havre de paix pour ploutocrates en péril. Depuis plusieurs millions d’années, la lente édification de l’isthme a fait le bonheur de nombreux Mammifères, les uns d’Amérique du Nord venus coloniser le continent du Sud, et dans le sens inverse de nombreuses familles s’en évadant pour aller voir au Nord si l’herbe y est plus verte.

    Des mises au point récentes apportent de nouvelles précisions (1, 2). Mais il faut souligner que cette grande vague d’immigrations réciproques que nos collègues dénomment « Great Biotic American Interchange » est depuis les travaux pionniers de G.G. Simpson, l’objet de nombreuses publications. Et on peut recommander à tous ceux qui souhaitent approfondir le sujet le site que Wikipedia (anglais) lui consacre.

    Le schéma suivant que je lui emprunte dresse un état des lieux sommaire. Il est daté de la fin du Pléistocène, peu avant que les humains ne viennent s’installer aux Amérique et y chasser. Depuis, toutes les espèces de plus de 100 kg qui figurent ici ont été éliminés, à l’exception notable du lama qui lui a été domestiqué.

    En vert les sudistes venus en Amérique du Nord (tatous et paresseux géants, capybaras, porc épic etc…) En bleu les nordistes venus en Amérique du Sud ( lamas, proboscidiens, chevaux, cerfs, raton laveurs, etc..)
    En vert les sudistes venus en Amérique du Nord (tatous et paresseux géants, capybaras, porc épic etc…) En bleu les nordistes venus en Amérique du Sud ( lamas, proboscidiens, chevaux, cerfs, raton laveurs, etc..)

     

     

    Les récentes études mettent en évidence la complexité de ces mouvements migratoires et leur ancienneté. On sait aujourd’hui que les échanges ont commencé plus tôt que l’on envisageait. Dès le début du Miocène (20 ma), les premiers nord américains colonisent l’autre continent. Surtout, il apparaît que les migrations Nord Sud et celles Sud Nord ont des dynamiques et donc des causes différentes. Suivant les conditions climatiques, ce sont plutôt les nordistes ou les sudistes qui se répandent sur l’un ou l’autre continent. Si aujourd’hui il apparaît qu’en terme de bilan les nordistes ont été plus nombreux à « réussir » plus au Sud, leur succès est relativement récent. Jusqu’à la fin du Pliocène (3 ma) les échanges étaient équilibrés.

    Les premières glaciations de la fin du Cénozoïque marquent une prépondérance d’arrivées de nordistes au Sud et ces « envahisseurs » sont nombreux, et surtout ils réussissent dans les nouveaux milieux qu’ils occupent et et s’y diversifient. C’est en particulier le cas de petits rongeurs, des cricétidés voisins de nos rats et souris, qui vont bientôt pulluler et d’une certaine façon supplanter les rongeurs locaux.

    Résumé de l’histoire des Mammifères aux Amérique à travers la trajectoire de leur diversité, du bilan apparition extinction, et du succès relatif des lignées nordistes et sudistes sur le « l’autre continent ».
    Résumé de l’histoire des Mammifères aux Amérique à travers la trajectoire de leur diversité, du bilan apparition extinction, et du succès relatif des lignées nordistes et sudistes sur le « l’autre continent ».

    En terme de bilan au terme de cet échange, les faunes de deux sous continents sont plus diverses et se sont donc toutes deux enrichies. Qui plus est, comme le montre la figure B, plus les échanges s’intensifient, plus les gains augmentent sur les deux continents. Chez les Mammifères, se déplacer, immigrer, coloniser, est une vertu synonyme de prospérité.

     

    Dans les derniers 5 ma, la proportion de lignées nordistes qui immigrent en Amérique du Sud par rapport aux sudistes qui gagnent le Nord 0 est largement supérieure (figure C). Ce succès relatif peut être mis en corrélation avec les grands épisodes glaciaires qui clôturent le Cénozoïque : d’une certaine façon, les épisodes de rafraichissement dopent les lignées nordiques qui souhaitent partir en vacance au Sud !

     

     

     

     

     

     

     

    Dans les derniers temps du Pléistocène, l’arrivée des humains il y 15 à 20 000 ans va provoquer des coupes sombres aussi bien au Nord qu’au Sud, et la plupart des grands mammifères de part et d’autre de Panama vont être exterminés. Et ce bien avant que Christophe Colomb parachève le désastre, en écrasant  de sa vindicte les Amérindiens, pourtant nos frères et soeurs. Il est vrai qu’à Valladolid, les juges n’étaient pas prêts pour recevoir leurs doléances.

     

     

     

    (1) Christine D. Bacon, Peter Molnar, Alexandre Antonelli, Andrew J. Crawford, Camilo Montes, and Maria Camila Vallejo-Pareja. 2016. Quaternary glaciation and the Great American Biotic Interchange. Geological Society of America April 4, 2016, doi:10.1130/G37624.1

     

    (2) Christine D. Bacon, Daniele Silvestro, Carlos Jaramillo, Brian Tilston Smith, Prosanta

    Chakrabarty, and Alexandre Antonelli. Biological evidence supports an early and complex

    emergence of the Isthmus of Panama. 2015, Proc Natl Acad Sci USA (112:6110–6115, doi 10.1073/pnas.1423853112

  • Un puma à Hollywood 2 : le retour

    Un puma à Hollywood 2 : le retour

    Héros d’un jour, menacé du pilori un an plus tard, et cela se passe à Hollywood. Tel est le terrible destin qui menace P22 , le puma rendu célèbre par un paparazzi animalier qui l’avait surpris en train de baguenauder sur les hauteurs de la capitale du cinéma. Aujourd’hui, le même ci devant P22 est soupçonné de crime : il aurait assassiné pour s’en repaître un pensionnaire du zoo de la ville, en l’occurrence un naïf koala venu d’Australie contre son gré, et dont la seule faute fut de s’endormir sur le gazon de son enclos et non perché dans un arbre, comme ses ancêtres lui aurait appris s’il les avait connus.

    P22 dans les environs de LA
    P22 dans les environs de LA

    Lorsqu’il y a un an, les autorités de Californie ont pris connaissance des qualités très urbaines que déployaient pour survivre plusieurs membres de la faune sauvage qui patrouillent dans les environs d’Hollywood, à chacun fut attribué un nom de code et une balise GPS. Bénéficièrent de cette surveillance cerfs mulets, daims, lynx, ours, coyotes, et pumas. Le matricule P22 échut au puma qu’avait surpris dans ses excursions le célèbre photographe animalier Steve Winter. On doit reconnaître qu’il n’était pas le seul mammifère saisi par l’objectif de ce spécialiste. Outre le passage du puma, il a enregistré dans leurs courses nocturnes un coyote, un lynx, un jeune faon et une joggeuse… https://www.youtube.com/watch?v=f44Pe4zRc5Y

     

    Les exploits du puma et de ses congénères furent alors salués : ce coin de Californie est quadrillé par un réseau serré de multiples autoroutes, ces gros chats avaient appris à en franchir les obstacles, et leurs effectifs ne semblaient guère souffrir des embûches que leur tendaient au quotidien les millions d’automobilistes qui parcourent jour et nuit en rangs serrés les pistes asphaltées de Californie.

     

    Et voilà qu’un an plus tard, parti de la rubrique écologie, le plus célèbre puma de Hollywood vient de rejoindre celle des faits divers crapuleux : les gardiens du zoo de Griffith Park l’accusent d’avoir assassiné, trainé dans un buisson et à demi dévoré un de leurs pensionnaires. La victime est un très gentil koala. Venu d’Australie malgré lui, ce grand amateur de feuilles d’eucalyptus réside dans le zoo depuis 14 ans où il était l’animal favori des plus jeunes visiteurs. Qui va oser leur raconter les sordides conditions de sa « disparition » ?

     

    Si l’on soupçonne P22 d’être son assassin, c’est qu’en de multiples occasions le célèbre puma a été repéré dans le voisinage du zoo. Pour l’heure il n’est que « mis en examen » par la rumeur, et rien n’est sûr. Bien que muni d’une balise GPS, le traçage de ses allées venues n’est pas suffisamment précis pour l’impliquer et engager un procès où il aurait du mal à adopter une défense « ojsimpsonienne ».

    Au demeurant, seuls les gardiens du zoo l’accusent.

    Mais au fait, où étaient-ils pendant qu’était perpétré le meurtre ? Nulle enquête contradictoire à ce jour n’a été diligentée par la célèbre police de LA qui pourrait mettre en cause leur vigilance.

    Et qu’en est –il des conditions de vie des prisonniers du zoo ? Leurs gardiens sont-ils aussi attentifs à leur bien être qu’ils le méritent ? Après tout alors qu’ils sont privés de liberté,  tous sans exception sont innocents, et les rires des enfants sont leur seule récompense.

     

  • Connectez votre chien

    Connectez votre chien

    Tous les propriétaires de chien sont tenus au quotidien de conduire leur animal favori dans un lieu adéquat afin qu’il y défèque. Il semblerait que l’on soit sur le point de faire une avancée qui facilitera leur tâche : une application de smartphone programmera le jour, l’heure et le lieu de sortie favoris, et connecté par bluetooth avec un petit appareil placé sur le collier de l’animal influera la décision de ce dernier pour qu’il s’accorde à son maître.

     

    On le sait, la sérendipité dans le domaine de la recherche joue un grand rôle. L’application dont je viens d’évoquer la mise au point et qui devrait très rapidement être mise sur le marché a été initialement prévue  pour soigner un mal courant chez le chien : l’infection des glandes anales. Chez les canidés, de part et d’autre de l’orifice anal se trouvent deux glandes. Il arrive souvent que l’on constate que l’animal a tendance à mordiller son arrière train de façon frénétique, le trainer au sol, et d’évidence ses fèces sont douloureuses. Un piqueux solognot à la tête d’une meute de plus de 40 corniauds a été récemment confronté à une épidémie de ce type qui affectait tous ses chiens. Dès lors au lieu de courir le cerf, ils passaient leur temps à se rouler à terre, l’arrière train en feu. Appelé à leurs niches, un vétérinaire rendit son verdict après avoir fait prélèvements et analyses : l’infection qui affectait la meute était de type poly bactérienne, et donc un traitement unique aurait été inopérant. Aussi prescrivit-il plusieurs types de médications d’antibiotiques adaptés à chacun, dosées différemment suivant les animaux, et à appliquer en suivant un programme quotidien précis, le tout sur une période de dix jours.

    Vue arrière de Canis lupus familiaris et situation des glandes anales
    Vue arrière de Canis lupus familiaris et situation des glandes anales

     

    C’est alors que le piqueux décida de concocter un mini programme et d’en faire une application intégrée à son smartphone. En regard du nom de chaque corniaud figure celui du médicament, le rythme d’injection, la dose prescrite, le tout couplé à une alerte et consultable sur écran.

    Mis au courant de l’astuce, le vétérinaire a eu alors l’idée de l’emprunter pour proposer une nouvelle application, celle la destinée à un plus large public, afin que tout propriétaire de chien puisse inciter son compagnon à déféquer à heure dite dans un lieu choisi au préalable. Il suffit dans un premier temps de mêler à son ordinaire un laxatif léger à effet retard, et d’intégrer à son collier une électrode classique de même type que celles utilisées pour le dressage et gouvernée depuis le smartphone.

     

    Il est possible que le rythme imposé ne suffise pas à régler tous les problèmes intestinaux de votre animal préféré, et qu’il continue à peiner soit pour exprimer sa crotte, soit qu’il le fasse de façon inopinée et dans des conditions inappropriées. Dans ce cas, il vous faudra adopter en l’adaptant à la gent canine une médecine qui a fait ses preuves chez tous les constipés bipèdes des deux sexes. Quel que soit la nourriture de base que vous lui offrez, il faut l’associer à un bouillon de légumes composé de cinq éléments : radis noir, artichaut, boldo, psyllium, charbon marie.

  • Risque d’infection = zéro chez les chauve souris

    Risque d’infection = zéro chez les chauve souris

    Les chauve souris, bien que hôtes naturels de plus de 100 virus pathogènes voire létaux, dont la rage et la fièvre Ebola, ne sont pas affectées par les maladies dont elles portent les germes. En examinant les gènes et le système immunitaire d’une chauve souris d’Australie, le renard noir volant, il a été constaté que son système immunitaire était en alerte 24 heures sur 24 et 7 jours sur 7 ! Chez tous les autres mammifères, l’homme inclus, ce n’est que lorsqu’une attaque virale ou bactérienne se manifeste que les réponses immunitaires se déclenchent pour faire barrage (1).

     

    Une des idées reçues les plus répandues concernant les Mammifères sauvages est que la plupart sont les porteurs sains de germes qui s’il arrive qu’ils soient transmis aux humains par leur simple fréquentation les infectent, jusqu’à les entrainer sur les rives du Styx. Dans ce procès que les hygiénistes intentent à la sauvagine, Rongeurs et Chauve souris sont les principaux mis en examen…et même présumés coupables avant même d’être entendus.

     

    Une équipe de généticien australiens vient d’apporter la preuve, au moins pour les Chauve souris, qu’au lieu d’en faire les boucs émissaires de nos malheurs, il serait plus efficace de les imiter. Après avoir constaté que les systèmes immunitaires des humains ne se mettent en branle qu’une fois attaqués, ils constatent que ceux des Chauve souris sont autrement plus vigilants : les barrières immunitaires sont toujours dressées et prêtes à repousser tous les migrants incompatibles. C’est un véritable rideau de fer équipé de miradors et parcourus de sentinelles prêtes à faire feu que dressent ces petits animaux nocturnes face aux Ebola, grippes, pestes, autres virus et germes agressifs.

    Renard noir volant au repos. Mais son système immunitaire est sur le qui vive
    Renard noir volant au repos. Mais son système immunitaire est sur le qui vive

     

    Devant ce constat ils ont séquencé le gène de chauve souris responsable des fonctionnalités des interférons de type I IFN qui assurent les réponses immunitaires, et l’ont comparé à son homologue chez les autres mammifères. Ils se sont alors aperçus que chez le renard volant noir, le spectre d’interférons disponible est plus simple d’une certaine façon que chez tous les autres mammifères. Chez ces derniers il y a 3 types de IFN qui diffèrent par les séquences d’aminoacide et le complexe récepteur qui les met en action. Chacun a un rôle défini et certains ne se déclenchent que lors d’une attaque virale, et en dehors de cette période d’activité ne sont pas décelables et donc inactifs.

    A l’inverse chez les chauve souris le système est à la fois plus simple et surtout toujours sur la brèche, 24 heures sur 24 et 7 jours sur 7.

    Et ils posent la question : pourquoi ne pas envisager non pas de « greffer » sur le génome humain des caractéristiques propres aux chauve souris, mais plus subtilement de lui ôter certaines qualités qui dans l’état actuel font qu’à l’endroit des infections virales il ne réagit qu’après attaque. En les perdant, et en l’incitant à adopter la politique du « qui peut le moins peut le plus », ceux qui en seraient privés acquéraient une vigilance immunitaire digne d’une chauve souris.

    Que de débats d’éthique en perspective avant que cette « amputation » génomique soit expérimentée …

     

     

    (1) Peng Zhou et al. 2016. Contraction of the type I IFN locus and unusual constitutive expression of IFN-α in bats. PNAS. Vol 113. : 2696-2701.doi: 10.1073/pnas.1518240113

     

  • Votre chien a le compas dans l’oeil

    Votre chien a le compas dans l’oeil

    Une molécule magnéto sensible est présente dans la rétine de certains mammifères. Il s’agit d’une flavo protéine dénommée cryptochrome Cry1. Elle est homologue de la Cry1a précédemment identifiée dans la rétine des oiseaux, en particulier chez le pigeon. Les cryptochromes chez ces derniers sont les molécules sensibles au champ magnétique et le composant indispensable de leur boussole biologique. Il est envisagé que ce soit aussi le cas pour les mammifères (1).

    Projet d’enseigne pour cabinet d’ophtalmologie canine
    Projet d’enseigne pour cabinet d’ophtalmologie canine

    Voici une paire d’années une équipe de chercheurs allemands et tchèques avait essayé de nous convaincre que les chiens lorsqu’ils défèquent orientent leur corps suivant l’axe Nord Sud. D’après eux ils démontraient ce faisant que nos compagnons à quatre pattes étaient sensibles au champ magnétique terrestre (2). Le mérite de ces jeunes savants fut reconnu et ils reçurent en 2013 le prix de Biologie des mains des jurés de l’Ignoble Prize.

    Heureusement il est d’autres exemples plus probants de la sensibilité des mammifères au champ magnétique. Dans leurs déplacements journaliers ou saisonniers, d’évidence de très nombreuses espèces sont guidées par un « sixième » sens qui combine mémoire, astronomie et aussi dans certains cas géomagnétisme. Par exemple on a pu montrer que certaines chauve souris lors de leurs migrations utilisent une boussole interne : dans le cerveau, de minuscules particules de magnétite les rendent sensibles au champ magnétique terrestre, et ainsi elles sont guidées dans leurs déplacements quotidiens entre leur aire de repos qu’elles retrouvent aisément après leurs chasses lointaines. Il en est de même des dauphins, baleines et autres cétacés qui effectuent des migrations saisonnières et retrouvent d’une année l’autre les mêmes sites où, soit ils se nourrissent, soit ils y mettent bas et élèvent leurs petits.

    Au delà de ces constats, localiser l’organe, le tissu, les cellules qui sont magnéto sensibles est une gageure.

     

    En se fondant sur leur expérience acquise dans l’étude des oiseaux dont on sait de longue date qu’ils sont sensibles au champ magnétique terrestre, des chercheurs de l’Institut Max Planck ont eu l’idée d’effectuer une série de tests pour évaluer les potentialités cachées des cellules de la rétine de certains mammifères. Bien qu’incomplet, leur inventaire engrange des données qui concernent 90 espèces appartenant à 48 familles reconnues dans 16 ordres. On peut donc dire que leur échantillon est large et leurs résultats méritent que l’on s’y attarde.

    Ce faisant, ils ont retrouvé une vieille connaissance, au moins pour eux, une molécule qu’ils avaient déjà croisée lorsqu’ils étudiaient les pigeons, reconnus grands navigateurs de longue date au point que la colombophilie est élevée par certains au rang de science.

    Usant des mêmes techniques et méthodes pour détecter la ou les molécules qui dans leurs composants acceptent des atomes magnéto sensibles, ils ont pu identifier chez certains mammifères des crytochromes homologues de celles identifiées chez des oiseaux. Ils les dénomment Cry1. Elles sont présentes dans les cellules photo réceptives en cône, comme chez les oiseaux.

    Les chercheurs envisagent que le Cry1 agit comme un pigment de la vision et sa présence élargit la sensibilité spectrale des cônes S1, les plus communs chez les mammifères. Les cryptochromes sont en effet sensibles à la lumière depuis la bande UV jusqu’au vert, alors que la perception des pigments S1 est plus réduite, du bleu, violet, parfois UV chez quelques espèces.

    On sait que les cryptochromes ont un rôle majeur pour le fonctionnement de l’horloge circadienne.

    Une autre fonction de ce Cry1 pourrait être chez les mammifères sa sensibilité magnétique, comme observé chez les oiseaux qui fait qu’ils possèdent une véritable boussole qui leur permet de « visualiser » le champ magnétique terrestre lors de leurs vols longue distance..

     

    Ils ont identifié le Cry1 chez des Canidés, des Mustélidés, des Ursidés et certains Primates. A l’inverse, ils notent son absence chez d’autres espèces qu’ils ont testé et qui appartiennent aux Rongeurs, Périssodactyles, Artiodactyles et Proboscidiens.

    Rappelons à ce propos que la sensibilité au champ magnétique observée chez des chauve souris et certains rats taupes résulte de la présence de magnétite dans l’oreille interne et le cerveau, et les tests réalisés chez ces animaux pour identifier le Cry1 se sont avérés négatifs.

     

    Pour le moment, les mécanismes précis qui permettent à certains mammifères d’être sensibles au champ magnétique terrestre nous sont inconnus. Il n’en demeure pas moins que parmi les groupes où ils relèvent la présence de Cry1 dans les cônes S1, chez deux d’entre eux, les Canidés et les Primates, il existe des preuves de leur sensibilité au champ magnétique terrestre.

     

    (1) Christine Nießner et al. 2016. Cryptochrome 1 in Retinal Cone Photoreceptors Suggests a Novel Functional Role in Mammals/ Scientific Reports 6, Article number: 21848 (2016).

    DOI: 10.1038/srep21848

    (2) Hart et al. 2013. Dogs are sensitive to small variations of the Earth’s magnetic field. Frontiers in Zoology 2013 10:80. http://DOI: 10.1186/1742-9994-10-80

     

  • Quand la préhistoire est inscrite au menu

    Quand la préhistoire est inscrite au menu

    C’est au menu d’un banquet du siècle dernier, et surtout à son plat de résistance que ce sont intéressés un groupe de scientifiques aussi curieux que facétieux (1).

    Au début du siècle était né en Alaska tout près de leur terrain d’exploration, l’Explorers Club. S’y rencontraient régulièrement tous les explorateurs polaires d’alors, et un dîner annuel les réunissait dans un grand restaurant de New York au cours duquel ils faisaient état de leurs plus récentes découvertes, et partageaient leurs agapes avec quelques invités d’honneur dont ils espéraient délier les bourses.

    En 1951, lors de la 47ème édition de l’Explorer Club Annual Dinner, fut inscrit au menu un cuissot de Mammouth. La pièce de boucherie avait été prétendument extraite de la glace de l’ Ile Akutan en Alaska par deux explorateurs de renom, le Père JS Bernard Rosecrans Hubbard, surnommé l’Abbé Glacier, et le Capitaine George Francis Kosco de l’ US Navy.

     

    Le banquet et son menu plus qu’exotique eurent un grand retentissement. Le Club reçut un soutien enthousiaste du public, et ses activités furent stimulées grâce aux picaillons glanés en cette occasion. Aussi chaque année le Club continua-t-il d’organiser des Diners Annuels où étaient invités des célébrités auxquelles on offrait des hors d’œuvre hors du commun, des tarentules grillés ou des yeux confits de chèvre, le tout pour un prix exorbitant biens sûr, et ces manifestations gastronomiques faisaient la une de plus d’un magazine.

     

    Sans doute pour asseoir la tradition et lui assurer une plus grande diffusion auprès des publics, plusieurs bocaux contenant des restes du fameux repas de 1951 furent présentés dans les vitrines de divers musées d’Amérique. L’artisan de cette opération de communication fut le Président du Club, le Commander Wendell Phillips Dodge qui avait organisé le repas et récupéré les restes. Il confia un échantillon au Conservateur du Bruce Museum de Greenwich (USA), Paul Griswold Howes qui n’avait pas pu assister au fameux repas et en gardait quelque aigreur. Il se trouve que quelques semaines avant la réception de cet objet remarquable, un article était paru dans le « Christian Science Monitor » qui prétendait que ce n’était pas du mammouth qui avait été servi au banquet , mais du Mégatherium, paresseux géant et fossile d’Amérique du Sud. Dodge et Howes s’accordèrent alors pour modifier l’étiquette sur le présentoir où trônait le bocal sensé contenir les restes du fameux repas, sans doute pour rendre encore plus attractif le bout de bidoche au demeurant peu ragoutant. Mais, l’un et l’autre n’avaient pas mesuré que leur forfaiture avait peu de chance de passer inaperçue : tout naturaliste sait que les Mégatherium sont strictement Sud Américains, et jamais au grand jamais aucun d’eux n’est allé se faire congeler en Alaska !

     

    Si l’on consulte les archives de l’époque, et entre autres les notes du discours de Dodge qui a précédé le banquet, il explique sur le ton de la plaisanterie que lorsqu’une soupe de tortue est servie en entrée, sa chair peut se transformer en paresseux géant…Autrement dit il avoue à demi mots que le menu du Banquet du 13 janvier 1951 est quelque peu faisandé.

    Mais alors  de quoi était fait son plat de résistance : déclaré cuissot de mammouth, fut-il bouilli de tortue ou de paresseux ?

     

    Il se trouve que d’une part l’Explorers Club a toujours pignon sur rue et est même une institution respectée (2), et que d’autre part il y a tant et tant de légendes qui courent sur ces repas préhistoriques à base de mammouths, bisons ou chevaux conservés dans les glaces du Grand Nord, qu’il fallait trouver réponse à cette triple question. Cette recherche de vérité à travers le temps est une spécialité que les paléontologues cultivent depuis Georges Cuvier, et souvent avec bonheur : pour la plupart elle est même leur raison de vivre, modestement certes, mais ce sont à quelques exceptions près, tous gens respectables et respectés pour leur esprit de curiosité. Dès lors il ne faut pas s’étonner que la question du menu de 1951 soit à nouveau soulevée en ce début de millénaire par quelques uns de mes confrères, et revienne sur le devant de la scène. Elle est d’autant plus d’actualité qu’après de multiples pérégrinations dans divers musées, un bocal contenant conservé dans l’alcool un reste de viande du fameux repas vient d’arriver dans les collections du Peabody Museum de Yale University, institution de recherche de renom international qu’on ne présente plus.

     

    Avant d’aller plus loin jetons un coup d’œil sur la répartition reconnue des trois bestiaux en cause.

     

    Répartition du Mammouth (bleu) et du Mégatherium (rouge) fossiles et de l’actuelle tortue verte (Chelonia mydas) espèce aujourd’hui protégée mais très menacée.  On peut voir que le Mammouth est boréal et le Mégatherium austral. Les autres paresseux d’Amérique du Sud et d’Amérique du Nord (orangé), très différents du Mégatherium,  n’ont jamais été inscrits au menu des Amérindiens
    Répartition du Mammouth (bleu) et du Mégatherium (rouge) fossiles et de l’actuelle tortue verte (Chelonia mydas) espèce aujourd’hui protégée mais très menacée.
    On peut voir que le Mammouth est boréal et le Mégatherium austral. Les autres paresseux d’Amérique du Sud et d’Amérique du Nord (orangé), très différents du Mégatherium, n’ont jamais été inscrits au menu des Amérindiens

     

     

    Il apparaît invraisemblable que l’on ait pu mettre au jour dans le Nord de l’Alaska des restes de Mégatherium : cela impliquerait d’augmenter son aire de répartition de 600%, et de réécrire toute l’histoire évolutive des Paresseux !

    Il reste que bien des explorateurs se sont vantés d’avoir dégusté qui du mammouth, qui du bison, voire du cheval. (rappelons que ce dernier a disparu d’Amérique voici 12 000 ans). Alors mes collègues ont décidé d’utiliser les techniques les plus modernes de séquençage de l’ADN ancien pour identifier précisément la nature des restes contenus dans le bocal et déterminer de façon indiscutable et définitive à qui ils appartenaient.

    Sur la foi de ces analyses, il résulte que les restes de cuisine contenus dans le bocal sont de la viande de tortue verte (Chelonya mydas). La seule incertitude est sa provenance géographique précise : on peut voir sur la carte que les tortues vertes ne courent pas dans l’herbe mais les océans et ont l’esprit voyageur.

     

    Dans l’affaire, le Président de l’Explorers Club a joué d’évidence un rôle central et fait preuve de duplicité en plus d’une occasion. Il a d’abord mis en avant deux collègues de grande réputation et quasi intouchables : un membre de la Compagnie de Jésus et un Officier de l’US Navy. Avant le diner ses plaisanteries ont pu laisser croire qu’il avouait à demi mot qu’il y avait tortue sous roche. Puis à l’occasion de la remise d’un échantillon à Dodge pour son musée, en l’étiquetant Mégatherium c’est un nouveau nuage de fumée qu’il a lâché.

    D’une certaine façon il a bien promené ses convives qui en eurent pour leur argent : le prix du ticket-repas était alors de 4500 $.

     

    Le seul exemple de dégustation de chair préhistorique qui me paraît une expérience avérée est celle qu’a avoué mon collègue Dale Guthrie. En 1979 lui et son équipe avaient dégagé du pergélisol au Nord Du Canada, près de Fairbanks, un bison vieux de 36 000 ans qu’ils surnommèrent Blue babe (3). Après l’avoir bien bichonné, empaillé et rendu présentable et inodore pour figurer dans une vitrine de musée, ils découpèrent une tranche de son énorme cou et la firent cuire longuement avec sa garniture de petits légumes. Lorsqu’ils la dégustèrent, ils rapportent que la viande était plus que ferme sous la dent et avait un fort arome qu’ils qualifient de Pléistocène !

     

    Quant au banquet de 1951, pour ma part, je reste un peu sur ma faim, car rien n’a transpiré du mode de préparation de la pièce de viande de tortue verte proposée à ses convives. Fut-elle nappée de sirop d’érable ? Flambée au rye ou au bourbon ? Peut-être après tout de façon plus classique elle a été servie avec une sauce agrémentée d’une bonne lampée de zinfandel.

     

    Dans ma région natale, le Midi, voici quelques années j’ai eu vent d’une recette de même veine, celle du « lapin paléolithique ».  Elle est assez simple : après l’avoir zigouillé, ligotez le garenne à un tronc de pin et fichez le feu aux 25 hectares de garrigues des alentours avec ses herbes odorantes (thym et romarin).

    On la doit à Joseph Delteil qui la mentionne dans sa « Cuisine Paléolithique ». Certains diront quelle est surréaliste, à l’image du poète écrivain. De fait elle a été inspirée par une des ses nombreuses aventures.

    En 1937, Joseph Delteil trouva refuge dans ce qu’il souhaitait devenir sa thébaïde, la Tuilerie de Massane près de Grabels, à deux pas de Montpellier. C’était alors un mas de vigneron qui se dressait au milieu des vignes et garrigues. Joseph, fatigué du brouhaha parisien, avait envie de jeter l’ancre dans des paysages qui ressemblaient à ceux de son enfance. Et son désir épicurien d’isolement et de retraite avait été séduit par le lieu.

    Soucieux de faire partager cette sérénité à son entourage, il décida de parsemer les frontières de cette propriété nouvellement acquise de panneaux où était stipulé : « Propriété privée, chasse interdite ». Le but était de créer un havre de paix et de repos où petits oiseaux, petits lapins et autres hôtes des lieux pourraient y gazouiller et gambader en paix, et dans le même temps le ravir de leurs chants et cabrioles. C’était sans compter avec d’autres membres de la faune locale. Il reçut très rapidement la visite de Nemrod du coin qui ne mâchèrent pas leurs mots. On lui précisa que dans sa commune d’accueil, une Société de chasse dûment répertoriée avait en charge la « gestion » de la faune sauvage. Dès lors tous ses membres pouvaient poursuivre et abattre le cas échéant sur l’ensemble de ce territoire tout animal sauvage, soit aux fins de dégustation, soit de régulation de la population pour ceux déclarés nuisibles. Par ailleurs, il lui fut précisé que tous ces chasseurs assermentés étaient aussi des fumeurs invétérés, mais parfois négligents : il en était qui écrasant leur mégot ne s’assuraient pas toujours qu’il fut complètement éteint. Le risque d’embrasement après leur passage restait latent.

    Joseph comprit le message. Plutôt que de se lancer dans de vaines procédures ou stigmatiser dans un épitre les porteurs de fusil, il concocta cette recette du lapin paléolithique pleine de sous entendus.

     

     

    (1) Glass JR, Davis M, Walsh TJ, Sargis EJ, Caccone A (2016) Was Frozen Mammoth or Giant Ground Sloth Served for Dinner at The Explorers Club ? PLoS ONE 11(2): e0146825. doi:10.1371/journal.pone.0146825

    (2) Le siège actuel de l’Explorers Club est au cœur de Manhattan à New York, et le 112ème Annual Diner du Club se tiendra le 12 Mars prochain au Waldorf Astoria. Réservation obligatoire. Menu décidé au dernier moment et fonction des arrivages. Pour plus d’information sur le prix des tickets : https://explorers.org/about/112th_annual_dinner_ticketing

    On peut voir que depuis 1951 les prix se sont envolés.

    (3) R. Dale Guthrie. 1990. Frozen fauna of the Mammoth steppe. Chicago University Press.

  • Le bœuf musqué rabiboche Poutine et Obama

    Le bœuf musqué rabiboche Poutine et Obama

    Un protocole de libre circulation entre les deux pays pour les boeufs musqués des deux sexes vient d’être renouvelé. Suivant ses entendus, les natifs d’Amérique du Nord seront accueillis dans les meilleures conditions de l’autre côté du Détroit de Behring , en conservant inscrit sur le passeport droit de retour et aller venu à toute heure sans visa préalable. Pour ceux nés en Asie, les mêmes libertés sont reconnues et seront appliquées. Ainsi des centaine de familles de bœufs musqués peuvent enfin respirer plus librement, sans avoir à craindre la vindicte pointilleuse des gardes frontières des deux camps, et surtout les fusils des braconniers.

     

    Cette histoire, aussi diplomatique qu’écologique, débute à la fin du 19ème siècle. Le bœuf musqué faillit alors ne pas franchir le pas, et sombrer dans les oubliettes de l’Histoire des Mammifères. Trois causes principales ont failli l’effacer de ses registres : la chasse, la sur-chasse, le viandardise. Pourtant l’animal se contentait de lichens, mousses et autre végétaux arctiques, vivait dans des régions reculées, glacées, battues par les vents, et son fumet plus que répugnant lui évitait bien des ennuis, ce n’est pas pour rien qu’il est Ovibos moschatus. Toutes ces qualités auraient du faire qu’il reste oublié des hommes. Hélas avant l’avènement du Prince Russe Kalachnikov, les roturiers américains Winchester et Remington à répétition avaient inculqué le goût du massacre aux habitants de ces contrées reculées. Les boeufs musqués sont cible facile, et chaque chute de l’un d’eux, eu égard le poids de la bête provoque chez le tireur un afflux proportionnel de testostérone si éblouissant qu’il l’invite à la récidive.

     

    On ne sait comment le désastre fut évité au tournant du siècle, et quelques milliers de bêtes épargnées. La carte montre que c’est dans l’Arctique canadien et dans le Nord du Groenland qu’ils trouvèrent refuge.

    Aire de distribution du bœuf musqué. En rouge habitat historique, en bleu zones de réintroduction Document Wikipedia
    Aire de distribution du bœuf musqué. En rouge habitat historique, en bleu zones de réintroduction Document Wikipedia

     

    La première étape de la restauration de l’espèce est concomitante de l’achat et du rattachement de l’Alaska aux Etas Unis d’Amérique en 1867. Quelques années plus tard, en 1890 est proclamé sur ce territoire l’interdiction de chasse du boeuf musqué. Puis le Congrès se préoccupe de sauvegarder l’espèce et favorise en 1930 l’envoi de géniteurs d’Alaska au Groenland alors géré par la Norvège. De plus, un programme d’élevage des Ovibos moschatus débute dans la région de New York sous les auspices de diverses institutions scientifiques. Son but est de repeupler plusieurs régions boréales d’Europe et d’Asie. La Norvège est le premier pays d’accueil à recevoir des spécimens, et puis au total ce sont plus de 4000 bêtes qui sont relâchés dans la nature en Alaska.

    Pour leur retour en Russie, des premiers accords diplomatiques sont signés en 1975 pour encadrer la réintroduction sur le contient asiatique d’un premier contingent de 20 animaux. C’est l’ile Wrangel qui les accueille. Son climat est plus que rude, voire sévère. Il n’empêche que c’est là qu’a débuté voici 40 ans une chaleureuse et fructueuse collaboration entre Russes et Américains pour créer une zone d’accueil et de bien être pour tous les Ovibos moschatus, avec ou sans papiers.

     

    Qu’ils restent prudents et même méfiants comme le montre ce cliché est bien naturel. Mais il n’empêche qu’un grand pas avait été franchi. De ce point de vue, Wrangel fut et reste le premier havre de paix à avoir fait table rase de Yalta.

    Un troupeau de bœufs musqués fait front. Cliché U.S. Fish and Wildlive Service
    Un troupeau de bœufs musqués fait front. Cliché U.S. Fish and Wildlive Service

     

    La longue convalescence de l’espèce commençait. Ces dans ces lieux désolés que se rencontraient spécialistes Russes et Américains. Discrètement, sans démonstrations intempestives d’amitié ni publicité, un partenariat transfrontière s’est construit peu à peu autour de ces grosses bêtes taciturnes, ébouriffées, qui au moment des amours se font sentir. L’expérience au long cours s’est vu encouragé par la visite récente des Présidents Poutine et Obama entourés d’un aréopage de diplomates qui n’ont sans doute pas manqué d’évoquer aux heures des repas d’autres problèmes plus graves et qui concernent les seuls humains. Pour l’heure deux projets parallèles sont en cours de réalisation dans les deux pays. Ils ont pour but de restaurer dans son habitat naturel le bœuf musqué et assurer la survie des espèces qui l’accompagnaient dans les temps Pléistocènes et qui sont aujourd’hui menacées : le narval, l’ours blanc, les baleines à bec et les milliers d’oiseaux de mer qui sillonnent les cieux de la Beringia.

  • Laper, c’est un métier.

    Laper, c’est un métier.

    Si l’on n’est pas joufflu, pour boire on doit laper. C’est le cas des chats et des chiens. L’observateur peu avisé vous dira que les deux lapent de la même façon, encore que le liquide absorbé par l’un et l’autre n’est pas le même. Du lait pour le félin, de la flotte pour le canin. Il n’empêche que s’il est persuadé que les deux animaux s’abreuvent à la même cadence, le dit ami des bêtes se trompe lourdement. Des physiciens de grandes écoles ont étudié de près au moyen de caméras high tech nos deux animaux de compagnie préférés en train de pinter. Ensuite ils ont mis en équations et modélisé pour l’un et l’autre leur art de boire (1 et 2). Ils constatent que chacun a un coup de langue différent, certains sont plus habiles que d’autres…on pouvait s’en douter !

    Un chien en train de laper : la langue s’incurve vers l’arrière, forme un J et la colonne d’eau s’élève en un flux continu jusqu’à la bouche. La courbure de la langue accroit le diamètre de la colonne d’eau. Cliché John J. Socha, Sean Gart, and Sunghwan Jung. In réf. 1.
    Un chien en train de laper : la langue s’incurve vers l’arrière, forme un J et la colonne d’eau s’élève en un flux continu jusqu’à la bouche. La courbure de la langue accroit le diamètre de la colonne d’eau. Cliché John J. Socha, Sean Gart, and Sunghwan Jung. In réf. 1.

     

    Chiens et chats, comme tous les Carnivores, ont la gueule si fendue pour saisir leurs proies qu’ils n’ont quasiment pas de joues. Aussi pour boire sont-ils contraints de laper en usant de la langue qui frappe en cadence la surface du liquide de leur choix, générant ainsi un tourbillon de fluide qui s’élève vers la bouche et qu’ils engloutissent. Tous les autres Mammifères, bien joufflus, boivent par succion : dans les poches des joues ils emmagasinent le liquide pour ensuite le déglutir sans perdre le contact avec l’abreuvoir, et ce dans le plus grand silence. Ce n’est pas le cas ni des chiens, ni des chats, et des Carnivores en général : lorsqu’ils s’abreuvent, cela s’entend, et souvent cela gicle !

     

    Comme bien d’autres, j’ai fréquenté, nourri et abreuvé plusieurs chiens et chats, et assisté à leurs repas. Spectateur muet de leurs agapes, j’ai constaté comme tout un chacun que les chiens mangent et boivent plus goulument que les chats, au point que les éclats de leurs pâtés et boissons souillent les alentours de leurs gamelle. A l’inverse les chats, très concentrés lorsqu’ils lapent et difficiles à déranger, dégustent leurs mets ou boissons lactés avec une délicatesse certaine. Les premiers se conduisent en goinfres et gougnafiers, les seconds en raffinés gastronomes. Aussi est-il d’usage de mettre sous l’écuelle du chien une serpillère, alors que le napperon où on dispose le bol de lait du chat a toute chance de rester immaculé.

     

    Quelles explications scientifiques apporter à des comportements si différents alors qu’à première vue chiens et chats animent leur langue du même mouvement qui frappe la surface de leur liquide préféré afin qu’ils s’abreuvent ?

    Voyons en détail l’un et l’autre animal en train de boire.

    Le chien : http://movie-usa.glencoesoftware.com/video/10.1073/pnas.1514842112/video-1

     

    Le chat :https://www.youtube.com/watch?v=NTCxZWYlWC0

     

     

    Des spécialistes de mécanique des fluides se sont penchés sur l’un et l’autre cas (1,2). Reconnaissons en premier lieu que c’est un problème d’hydrodynamique difficile. Différentes lois de physique sont en jeu qui permettent à un animal de laper, et il doit les maîtriser parfaitement. La colonne de liquide qui s’élève vers sa bouche est assujettie aux forces d’inertie, de gravitation et de tension superficielle. Il faut donc que l’animal fasse preuve d’une habileté linguale certaine, et de tout autant de concentration pour s’abreuver dans les meilleures conditions, en évitant le gaspillage.

    Lorsque le chien commence à laper, les forces de gravité et d’inertie sont en opposition. (A). Les mouvements de la langue provoquent le pompage et la formation d’une colonne d’eau. Dans ce modèle, la différence de pression entre les points PA et PB assure l’extraction du fluide contenu dans l’échelle. La formule UA (T) correspond à la vitesse de déploiement de la langue. D’après Fig. 4 in réf. 1.
    Lorsque le chien commence à laper, les forces de gravité et d’inertie sont en opposition. (A). Les mouvements de la langue provoquent le pompage et la formation d’une colonne d’eau. Dans ce modèle, la différence de pression entre les points PA et PB assure l’extraction du fluide contenu dans l’échelle. La formule UA (T) correspond à la vitesse de déploiement de la langue. D’après Fig. 4 in réf. 1.

     

    S’agissant des chiens, pouur mener leurs expériences et observations, les chercheurs ont eu à faire à 19 sujets de taille différente qui ont été filmés en train de laper, avec pour hypothèse que de la taille de la langue devait dépendre la puissance cinétique qu’elle génère (1). Ils ont constaté que le mouvement de la langue vers la bouche connaît une forte accélération après avoir frapper la surface du liquide, et le mouvement se produit à une vitesse de l’ordre de 0.7 à 1.8 mètre/seconde. Comparé à ce qui est connu chez le chat (2), c’est deux fois plus ! Qui plus est, la longueur et la largeur d’une langue de chat, hors quelques cas extrêmes, sont moindre que celles des chiens.

    La conséquence est d’importance : la dynamique de la colonne de liquide frappée par une langue de chien est soumise à des effets d’instabilité, ce qui n’est pas le cas de celle que suscite une langue de chat.

    Faisant appel à mes très lointains souvenirs des cours de Physique que j’ai suivis – c’est long un demi siècle – je suggèrerais si j’osais que l’on peut qualifier de turbulent le flux qu’absorbe le chien, alors que celui qui franchit la bouche du minou est plutôt laminaire.

     

    Une première question se pose : quand les jeunes chiens et chats reçoivent-ils cet enseignement de physique qui leur permettra d’étancher leur soif toute leur vie ? La photo ci dessous répond à la question : très tôt. Et il est probable que ce sont les mères qui inculquent à leurs enfants ces principes et cette maîtrise.

    Chatons très tôt instruits dans l’art du lapement (Crédit : onthescienceandsocial.com)
    Chatons très tôt instruits dans l’art du lapement (Crédit : onthescienceandsocial.com)

     

    Une deuxième question plus philosophique : doit-on considérer les études scientifiques sur l’art de boire des chiens et chats frappées du sceau de la futilité ? C’est un vice de notre temps souvent dénoncé par les moralistes, et qui d’après eux est une maladie chronique de nos sociétés d’abondance. En deux mots, n’est-ce pas de la science bobo ?

    Pas si sûr. En France, nos dépenses annuelles liées la cohabitation avec nos animaux de compagnie, entre autres 7.2 millions de chiens et 12.5 millions de chats, voisinent les 4.2 milliards d’euros. Aux USA où résident les auteurs des travaux cités ici et qui appartiennent à de prestigieuses institutions, MIT, Princeton, Harvard, Cambridge, les flux financiers sur internet liés aux seuls chats se chiffrent en milliers de milliards de dollars (trillions !). Alors il n’est que justice, qu’une toute petite partie de cet énorme masse d’argent soit prélevée pour étudier et mieux comprendre l’art de vivre de si proches parents, qui seront toujours nos meilleurs et plus fidèles amis.

     

     

    (1) Gart, J.J. Socha, P. P. Vlachos, S. Jung. 2015. Dogs lap using acceleration-driven open pumping. PNAS 2015 112 (52) 15798-15802. doi:10.1073/pnas.1514842112

     

    (2) Reis, P. M., Jung, S., Aristoff, J. M., & Stocker, R. (2010). How cats lap: water uptake

    by Felis catus. Science330(6008), 1231-1234. doi:10.1073/pnas.1514842112

  • Le grand sommeil

    Le grand sommeil

    Huit mois de léthargie sur douze, c’est une vie de marmotte. Nées en Amérique du Nord voici près de neuf millions d’années, les marmottes ont depuis colonisé tout le Nord de l’Eurasie et s’y sont multipliées. Toutes s’apprêtent en ce mois de décembre à retrouver Morphée. Cet hivernage leur évitera tout le stress et l’attente au pied des pistes et bien pire : la fréquentation des hordes humaines en « vacances »  de neige. Mieux installées dans leurs tanières qu’au comptoir d’un bistrot de station alpine, bien emmitouflées dans leurs réserves de graisse, elles entament un long songe de nuit d’hiver, préférant glisser sous une couette tiède que sur des pentes glacées. Aussi dès la fin de l’été, elles se sont mises au boulot pour préparer l’appartement d’hiver. https://www.youtube.com/watch?v=RIqvyGKYnyc

    Marmotte prête au grand sommeil et coupe de son terrier ( Cliché et croquis : La vie de la Montagne, Bernard Fischesser, réf. 1) .
    Marmotte prête au grand sommeil et coupe de son terrier ( Cliché et croquis : La vie de la Montagne, Bernard Fischesser, réf. 1) .

     

    Les marmottes ne sont pas les seules à hiberner. Tous les Mammifères grands et petits, quel que soit leur régime alimentaire et leurs projets de vie ont cette aptitude. Il suffit de jeter un coup d’œil sur notre arbre généalogique ici figuré pour constater que les espèces qui hibernent (carré bleu) sont tout aussi nombreuses que celles actives tout au long de leur vie (carré rouge). Et peu importe leur appartenance ordinale (2).

    Arbre phylogénétique des Mammifères : les couleurs des noms d’espèces font référence à leur appartenance ordinale. Les carrés bleus désignent les  espèces qui hibernent, les carrés rouges celles affectées de torpeur quotidienne.  D’après réf. 2.
    Arbre phylogénétique des Mammifères : les couleurs des noms d’espèces font référence à leur appartenance ordinale. Les carrés bleus désignent les espèces qui hibernent, les carrés rouges celles affectées de torpeur quotidienne. D’après réf. 2.

     

    Au changement de saison, quand la nourriture vient à manquer, beaucoup se planquent dans une cachette et attendent le printemps. L’autre solution serait de s’expatrier vers des régions plus clémentes. Mais c’est plus cher, et il faut réserver à l’avance. Alors la plupart, disons les plus démunis, choisissent de rester sur place, dégottent un abri sûr où ils attendront le printemps, se réveillant de temps en temps pour grignoter, aller aux toilettes, en profiter peut-être pour tirer un coup vite fait ou se refaire une beauté avant de replonger dans le sommeil.

    Ceux qui hibernent sont très mode COP 21 : leur but est de faire des économies d’énergie en faisant baisser leur température corporelle. C’est une adaptation à la fois à la rigueur saisonnière du climat et au manque de nourriture. Pour combattre le froid, il faudrait qu’ils consomment plus. Mais les ressources alimentaires se raréfient au fur et à mesure que la température s’abaisse. Alors on évite de dépenser et de se dépenser, et plutôt que plus souvent dîner, on dort et sacrifie au célèbre adage.

    Cette vidéo nous fait partager la vie privée de l’écureil arctique au début de l’hiver http://www.arkive.org/arctic-ground-squirrel/spermophilus-parryii/video-10.html

     

    Cependant ce long sommeil hivernal est haché de brefs réveils. Leur rythme est en dents de peigne, version démêloir : les intermèdes de sommeil sont longs, plusieurs jours, les épisodes de réveil très brefs, deux ou trois heures.

    Un exemple bien étudié est celui de l’écureuil doré d’Amérique du Nord qui hiverne de fin octobre à avril. Durant cette période, sa température corporelle passe de 38° à 5°. Au cours de son hibernation il se réveillera brièvement une vingtaine de fois. Ces épisodes de grand sommeil courent sur 7 à 15 jours alors que les réveils sont brefs, chaque fois de quelques heures (3).

     

    Hibernation de l’écureuil doré au cours d’une année. La température corporelle (Th) en été est de l’ordre de 40° et de 5 ° en hiver.  Durant l’hibernation, des périodes de torpeur d’environ une semaine alternent avec des réveils et remontées de la température corporelle d’environ deux heure. A la fin de l’hiver (IBA), les réveils se rapprochent. Figure 1 in réf. 2.
    Hibernation de l’écureuil doré au cours d’une année. La température corporelle (Th) en été est de l’ordre de 40° et de 5 ° en hiver. Durant l’hibernation, des périodes de torpeur d’environ une semaine alternent avec des réveils et remontées de la température corporelle d’environ deux heure. A la fin de l’hiver (IBA), les réveils se rapprochent. Figure 1 in réf. 2.

     

    Une dernière précision : quel est le sens des longs sifflements que les marmottes échangent avant de plonger pour l’hiver dans leurs terriers ? Bonne Année et à l’Année prochaine.

     

     

     

    (1) http://www.franceoutdoors.com/news-may-2010-marmot.html

    (2) Thomas Ruf, Fritz Geiser. 2015. Daily torpor and hibernation in birds and mammals. Biol. Rev. (2015), 90, pp. 891–926. doi: 10.1111/brv.12137.

    (3) H. V. Carey, M. T. Andrews, S. L. Martin. 2003. Mammalian Hibernation: Cellular and Molecular Responses to Depressed Metabolism and Low Temperature. Physiol. Rev.

    83: 1153–1181, 2003; doi : 10.1152/physrev.00008.2003

  • En avoir ou pas et le hurler sur les toits

    En avoir ou pas et le hurler sur les toits

    C’est de testicules et de caisse de résonnance hyoïdienne qu’il sera question : le succès reproductif des mâles des singes hurleurs d’Amérique du Sud est conditionné à la taille de leur organe vocal qui amplifie la puissance et la richesse de leurs cris d’amour. Paradoxalement, plus elles sont développées chez un individu, moins les testicules sont gros et produisent de sperme. Et ce sont les mâles qui vivent seuls auprès d’un harem de nombreuses femelles qui sont à la fois les plus bruyants et les moins féconds, alors que ceux qui cohabitent à plusieurs avec un groupe de femelles ont des testicules plus développés mais leurs cris sont moins puissants.

     

    Parce qu’il pense que les longs hurlements qui peuplent les forêts d’Amazonie sont autant de menaces qui le guettent, plus d’un néophyte est revenu effrayé de sa première incursion dans cet univers qu’il imagine pavé d’embûches et riche en ennemis. Il n’en est rien. Les singes hurleurs auteurs de ces concerts tonitruants sont de paisibles végétariens. Mais il est vrai que leurs cris percent les oreilles sur un rayon de plusieurs kilomètres. De la taille d’un chien de 6 à 9 kilos, ils vivent dans les cimes des arbres, se nourrissant essentiellement de feuilles fraiches, de fleurs, et quelques fruits pour les vitamines. On les trouve dans les forêts d’Amérique Latine depuis le Sud du Mexique jusqu’au Nord de l’Argentine, soit au total une dizaine d’espèces qui appartiennent toutes au genre Alouatta.

    Charles Darwin lors d’une de ses explorations dans la forêt brésilienne en 1831 eut l’occasion d’entendre ces cris. Il rapporte cette expérience  dans « La descendance de l’homme et la sélection sexuelle » parue en français en 1891: « Lorsque le temps est chaud, ces singes font retentir matin et soir les forêts du bruit étourdissant de leurs voix. Les mâles commencent le concert, les femelles s’y joignent quelquefois avec des voix moins sonores, et ce concert se prolonge pendant des heures. ». Un peu plus loin il s’interroge : « Ont-ils acquis leurs voix

    puissantes pour éclipser leurs rivaux et séduire les femelles, ou leurs organes vocaux se sont-ils augmentés et fortifiés par les effets héréditaires d’un usage longtemps continué sans avantage spécial obtenu ? ». Avant d’aller plus loin, écoutons ce soliste de sexe masculin qui vit auprès d’un harem de plusieurs femelles et dont peut-être il chante les charmes : https://www.youtube.com/watch?v=PYar0dkZ6v8

     

    A l’ouïr, on envisage plutôt que c’est pour écarter d’éventuels rivaux qu’il pousse de tels cris. Et d’ailleurs Charles Darwin a envisagé que les concerts que donnaient à entendre les singes hurleurs étaient des signaux sonores discriminants, et permettaient aux mâles les plus loquaces et les plus bruyants de mieux séduire les femelles, et supplanter les concurrents. C’était pour lui une forme parmi d’autres d’expression de la sélection sexuelle qui fait qu’au sein d’une espèce, certains attributs ont un avantage sélectif qui assure une plus nombreuse progéniture à celui qui en est le mieux pourvu.

     

    Pour autant, en ce qui concerne les singes hurleurs, on s’est aperçu par la suite que la réflexion de Darwin méritait d’être approfondie. De fait, chez la dizaine d’espèces d’Alouatta connues, il existe deux types de groupes de singes hurleurs, tous deux très stables (1). Ils sont composés les uns et les autres de 5 à 15 individus. Dans la première catégorie on trouve un mâle unique  entouré d’un groupe de femelles qui le suivent et qui acceptent seulement ses faveurs : il est le père de tous leurs enfants. Dans la seconde, plusieurs mâles cohabitent avec plusieurs femelles et leurs petits. Leur paternité est donc aléatoire : fécondées par plusieurs partenaires, les femelles conservent dans leur utérus les différents spermes, et le moment venu l’un d’eux va féconder leurs ovules. Il est donc important que la quantité de sperme distribuée lors du coït soit la plus riche et abondante possible, faite de spermatozoïdes vivaces et vigoureux.

     

    Très logiquement cette dualité se concrétise par l’existence de deux types de chorale comme illustré ici.

    Les deux types de chorale de singes hurleurs : à gauche un groupe de plusieurs mâles (noirs) et femelles (dorées)  d’Alouatta caraya. Photo  Mariana Rano.  A droite  un mâle unique et des femelles d’Alouatta seniculus Photo Carolyn M. Crockett.
    Les deux types de chorale de singes hurleurs : à gauche un groupe de plusieurs mâles (noirs) et femelles (dorées) d’Alouatta caraya. Photo Mariana Rano.
    A droite un mâle unique et des femelles d’Alouatta seniculus Photo Carolyn M. Crockett.

     

    Au plan anatomique, l’organe qui amplifie les sons est l’os hyoïde qui contient un sac d’air et forme une bulle qui repose sur l’entonnoir évasé du pharynx. Le tout fait office de caisse de résonance de sons qui permet à ces animaux de se faire entendre dans un rayon de plusieurs kilomètres. Ces exploits sonores basse fréquence et longue durée ont d’ailleurs valu à leurs auteurs de figurer un temps dans le Guiness book des records, dans une discipline il est vrai tout à fait taillée à leur mesure.

    Eu égard leur taille, les singes hurleurs produisent des cris plus puissants et soutenus que tout autre mammifère, et de ce point de vue surpassent par exemple le feulement du tigre ou le braillement du renne.

     

    Image en 3D d’un crâne d’Alouatta sara de Bolivie avec l’os hyoïde en rouge. Photo Jacob Dunn.
    Image en 3D d’un crâne d’Alouatta sara de Bolivie avec l’os hyoïde en rouge. Photo Jacob Dunn.

     

    Les chercheurs ont creusé le sujet et collecté des informations chez de 255 individus sur les dimensions de l’os hyoïde des femelles et des mâles et testicules de ces derniers. En tout ces observations ont porté sur 9 des 10 espèces d’Alouatta.

    En premier lieu ils montrent que les os hyoïdes des mâles chez toutes ces espèces sont plus amples que ceux des femelles et c’est là un caractère de dimorphisme très marqué.

    Puis ils ont comparé les anatomies hyoïdiennes et des testicules chez des mâles des deux groupes qui chez toutes les espèces structurent la vie sociale de ces animaux. Rappelons le, il y a ceux qui vivent seuls au sein d’un harem, et ceux qui cohabitent à plusieurs aux côtés de plusieurs femelles. Ils constatent que d’évidence si ces derniers ont moins de puissance vocale que les premiers, leurs testicules sont plus développés que ceux des « chefs » de harem qui eux produisent une semence moins abondante parce qu’ils ont de plus petites gonades.

    Pour assurer leur descendance, les mâles d’Alouatta ont le choix entre deux stratégies de reproduction : les uns ont investi dans la taille de leur organe vocal, les autres dans celle de leurs testicules.

    Il semble que ces deux orientations sont aussi profitables l’une que l’autre pour toutes les espèces de singes hurleurs. La seule menace qui pèse sur leurs épaules vient d’ailleurs : la déforestation. Pourvu qu’on les laisse vivre, ils effraieront longtemps encore les touristes des forêts d’Amazonie.

     

     

    (1) Jacob C. Dunn et al. 2015. Evolutionary Trade-Off between Vocal Tract and Testes Dimensions in Howler Monkeys. Current Biology 25, 2839–2844

    DOI: http://dx.doi.org/10.1016/j.cub.2015.09.029