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Pas de cancer chez les baleines
Pourquoi séquencer le génome de la baleine boréale ? La question mérite d’être posée, car la facture à régler à l’issue de cette recherche sera en rapport avec la taille de l’animal. La réponse est simple : parce que les baleines possèdent mille fois plus de cellules que nous, vivent plus de deux fois plus longtemps, et ne connaissent pas le cancer, cette maladie de la vieillesse qui fait des ravages dans nos rangs.
Admettons que vous ayez l’opportunité de patrouiller près du pole dans les eaux arctiques. Le hasard vous fera peut-être croiser l’une des 10 000 baleines boréales (Balaena mysticetus) qui vivent dans ces eaux glacées. Et le spécimen dont vous ne verrez que le souffle ou la queue avant qu’il ne plonge dans les flots a quelque chance d’être né au 19ème siècle, voire même pendant la Révolution Française… Et oui, non content d’être les mammifères les plus grands, autour de 100 tonnes, les baleines ont le record de longévité : jusqu’à 230 ans. Qui plus est, elles ne sont jamais malades ! Pas de cancer pour le cétacé géant des mers sur ses vieux jours ! C’est cette particularité qui a interpelé des généticiens (1). Ils se sont demandés si leur génome ne présentait pas des adaptations moléculaires protectrices qui leur permettaient d’échapper aux maux inhérents au grand âge, en particulier les cancers. Aussi ont-ils entrepris de séquencer le génome de la baleine boréale afin de le comparer à celui d’autres espèces de mammifères.
Les premiers résultats sont surprenants. Ils ont constaté chez certains gènes que l’on sait impliqués d’une part dans la résistance au cancer d’autre part dans les mécanismes de vieillissement – réparation de l’ADN et règlement du cycle cellulaire – des mutations présentes chez la baleine sont absentes chez l’homme, la vache et le rat. D’autres changements ont été observés qui eux aussi pourraient conférer aux baleines des avantages sélectifs absents chez les autres mammifères.
Parce que les mécanismes moléculaires qui sont à l’origine de la longévité des cellules et des organismes restent inexpliquées, il faut considérer que ce n’est qu’une première étape. Il va falloir maintenant analyser et identifier précisément quels éléments de cette structure complexe favorisent ou éliminent les facteurs de risque des cancers et les comparer à certaines des molécules qui garnissent notre mémoire génétique. Il faudra bien du temps et des manips à de très nombreux chercheurs, de très nombreux labos avant qu’il ne soit apporté des débuts de réponse.
Avec ces très grands animaux, nous partageons bien des caractères : un développement pré et post natal lent, une faible fécondité, et une longévité qui dépasse la norme. Mais notre résistance à bien des maux est moindre : outre les cancers, nous sommes sujets à différents types de maladies neuro dégénératives et cardio vasculaires, et affectés sur nos vieux jours par de nombreux désordres métaboliques. D’un autre côté, bien des célèbres « facteurs de risque » que l’on nous signifie régulièrement n’ont aucune chance d’affecter la gent des cétacés : les baleines ne sont pas sujet au tabagisme ou à l’alcoolisme par exemple. Mais alors pourquoi meurent les baleines alors qu’elles sont en bonne santé ? On trouvera la réponse en consultant les mânes de deux grands savants, Darwin et Monod. L’un répondra que la mort est un hasard, l’autre, une nécessité.
Pour tout savoir sur la vie de baleine boréale et l’histoire de sa chasse, un beau film d’Arte (40 minutes).
http://www.dailymotion.com/video/x1788pd_la-baleine-boreale-doyenne-de-l-arctique_tech
(1) Michael Keane et al., 2015. Insights into the Evolution of Longevity
from the Bowhead Whale Genome. Cell Reports 10, 112–122.
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Vive la musaraigne blindée, Mammifère de l’Année 2015

Une musaraigne du Congo et d’Ouganda, Scutisorex, la musaraigne blindée, mérite plus que tout autre le titre de Mammifère de l’Année 2015 : son échine d’acier est quatre fois plus résistante que celle de ses comparses, tous genres et tailles confondus, et résiste à toutes les pressions ; elle a fait son entrée dans le bestiaire officiel de la Mammalogie il y a cent ans. N’est-il pas plus bel âge pour accéder à la notoriété dans un concours de Miss, quelle que soit la spécialité ? Hélas ses mérites ont été longtemps occultées, mais j’arrive à point pour mettre en lumière les qualités et vertus exceptionnelles de ce petit insectivore, ainsi que celles de ses pères spirituels, tous zoologistes de talent, trop méconnus du public d’aujourd’hui.

La musaraigne blindée du Congo. Crédit: William Stanley Son actualité ressort d’une découverte qui l’a remise au goût du jour : une nouvelle espèce vient d’être décrite qui permet de mieux situer et comprendre le parcours évolutif de ces insectivores peu communs (1). Mais avant de chanter leurs louanges et les vertus de leurs reins d’acier, il faut évoquer la mémoire de ces scientifiques qui ont consacré leur vie et leur œuvre à l’étude des Mammifères et qui, entre autres, ont sondé les cœurs, les foies et les reins des dites musaraignes.
Le premier est Oldfield Thomas (1858-1929) qui ne fut pas un scientifique ordinaire. http://www.biodiversitylibrary.org/page/4126598#page/301/mode/1up
On lui doit la description de 2900 genres, espèces et sous-espèces de mammifères et sa bibliographie sur le sujet rassemble plus d’un millier de titres d’articles, de livres et ouvrages auxquels il faut ajouter de très nombreux rapports et inventaires. Quand on sait que le catalogue officiel des Mammalia comptabilise aujourd’hui un millier de genres pour cinq mille espèces reconnues, on peut dire que dans l’édification de ce corpus, Oldfield Thomas a contribué plus que tout autre. Pourtant lorsque jeune chercheur engagé par le British Museum à l’âge de 18 ans on lui imposa de travailler sur les Mammifères, des témoins rapportent qu’il fit plus que bouder : il aurait préféré maugréa-t-il en aparté, continuer à s’intéresser aux Échinodermes qu’il affectionnait particulièrement. Mais le salaire de survie qu’on lui proposait pour changer de voie, surtout les richesses des collections de cette institution plus que Royale, tout l’incita à taire sa préférence. Il prolongea ce silence complice lorsque quelques années plus tard il convola avec une riche héritière : les revenus que cette fréquentation conjugale lui apportait, outre un amour sans faille, l’autorisaient à engager des collecteurs zoologistes envoyés par ses soins aux quatre coins du monde pour enrichir ses collections et celles du British Museum. Ainsi recevait-il des pays les plus reculés les dépouilles en poil, en os ou conservés dans le formol de mammifères grands et petits piégés par des collecteurs à sa solde. Ses talents de scientifique s’en trouvaient d’autant mieux reconnus par ses pairs, et ses travaux se voyaient encouragés et soutenus par toutes les sociétés savantes qu’il sollicitait, qu’il n’hésitait pas à subventionner revues et ouvrages où s’épanchait son savoir.
Près de 40 ans durant il s’adonna à la science, et le bilan de ses travaux en fait l’un des mammalogistes les plus actifs et les plus prolifiques de son temps.
Sa fin est tragique : quelques semaines après le décès de son épouse chérie, meurtri par le chagrin, il se suicide en 1929.
En 1913, il a décrit une nouvelle musaraigne de grande taille piégée dans la forêt Ougandaise, dont on ne connait alors que le pelage et le crâne d’un seul spécimen, une femelle. Il dédia la nouvelle espèce à un naturaliste local, Robert Logan Someren, et elle fut nommée Sylvisorex somerensi, autrement dit musaraigne de forêt de Someren. Deux ans plus tard, donc en 1915, sa collection de musaraigne des mêmes lieux se vit enrichie d’un autre spécimen, cette fois un mâle. Dès lors, il estima qu’il était nécessaire de créer le genre Scutisorex = la musaraigne blindée pour nommer ces musaraignes africaines, différentes des Crocidura (2). Pour autant, il ne justifie pas le choix étymologique du nouveau nom de genre dans la brève description qu’il donne de l’animal. Il faut dire que la seule année 1915, il publie 26 notes scientifiques ! Deux hypothèses se présentent : soit Scuti fait référence à la structure en écaille de l’écorce des palmiers où chasse l’animal, soit s’étant assuré de la robustesse du crâne et de l’échine peu commune de la bestiole, Thomas considère qu’elle est pourvue d’une sorte de bouclier, ce que je traduis par « blindée ».
C’est un Américain qui est venu compléter notre connaissance de ce petit animal et ses conclusions inclinent à adopter cette interprétation : Joel Asaph Allen (1838-1921). Grâce aux collectes organisées par l’American Museum de New York dans les forêts du Congo, plus d’une trentaine de ces insectivores furent capturés, et Allen eut l’occasion de les disséquer et constater les particularités de leur colonne vertébrale. Il dénombre que les Scutisorex possèdent 11 vertèbres lombaires, toutes très ossues et engrenées par des apophyses surnuméraires, alors que les Crocidura « ordinaires » n’en possèdent que 6, articulées sur le modèle le plus commun (3).

Colonne vertébrale de Musaraigne commune (Crocidura) à haut et de Scutisorex en bas. D’après Allen 1917, référence 3. Comme on peut le voir sur la figure qui suit, les silhouettes de l’une et l’autre sont très différentes, et d’ailleurs alors que Crocidura dans ses déplacements circule souplement en serpentant de droite ou de gauche, voire de haut en bas, Scutisorex, même s’il montre autant de vivacité, adopte des trajectoires plus rectilignes.

Silhouette de Crocidura (A) et Scutisorex (B). D’après Allen 1917, référence 3. Allen a laissé dans l’histoire de la mammalogie plus que cette description très précise de cet insectivore extraordinaire. Elève d’Agassiz à Harvard avant de rejoindre l’American Museum de New York, il acquit au fil des années une connaissance encyclopédique à la fois et des oiseaux et des mammifères. Il s’intéressa particulièrement à la variation : son constat connu sous le label « loi d’ Allen » propose que très logiquement les animaux endothermes qui vivent sous des latitudes différentes possèdent des appendices, membres et oreilles, de longueurs différentes. Les climats froids imposent que les surfaces exposées à des déperditions de chaleur soient réduites, aussi les pattes et les oreilles sont courtes ; à l’inverse sous les climats chauds, pour maintenir une température corporelle constante, autour de 37-38°, les mêmes appendices sont plus longs pour favoriser la déperdition de chaleur.
Il n’empêche que ses grandes connaissances et ses aptitudes à théoriser n’ont pas permis à Allen de percer tous les secrets de la musaraigne blindée. Aussi avec beaucoup de sagesse, il interrogea les hommes de terrain qui avaient fréquenté ces petites bêtes. En premier, le chef d’expédition de l’American Museum, Herbert Lang qui les avait collectées. Dans un long compte rendu, ce dernier rapporte les commentaires que lui ont fait les Mangbetu, peuple qui vit dans les forêts de l’Ouganda, et a une connaissance ancestrale de leurs richesses naturelles. Ils connaissent très bien ces petits insectivores et ont renseigné Lang sur ses mœurs et son éthologie. Comme c’est un animal diurne, ils ont souvent l’occasion de le croiser dans la forêt. Et ils lui reconnaissent des qualités exceptionnelles de robustesse et de résistance : l’un d’eux pour en faire la démonstration n’hésita à se dresser pieds joints sur son échine, faisant mine de l’écraser. Lorsqu’il descendit de son piédestal minuscule, la musaraigne, après s’être ébrouée et avoir recouvré ses esprits, repartit comme si de rien n’était vers ses occupations quotidiennes. Cette résistance aux pressions, à laquelle il faut ajouter son fumet relevé et sa vivacité, font qu’en Afrique la musaraigne blindée inspire un certain respect. Au point que son nom dans la langue Mangbetu peut se traduire « la musaraigne héros ». Aussi sous différentes formes, fricassée de ses organes, en particulier le coeur, cendres, morceaux de pelage, elle a le privilège de faire partie de la pharmacopée locale : avant d’affronter de dures épreuves, par exemple une chasse à l’éléphant, ou un combat avec une autre tribu, les chasseurs, ou belligérants, font appel à ses charmes et ses restes pour acquérir force et courage, car elle est considérée invincible.
Les scientifiques ont aussi cherché à comprendre l’utilité au quotidien de ce dos d’acier. Ils ont constaté par l’étude des contenus stomacaux que les Scutisorex se nourrissent d’insectes, de vers, de chenilles et de petits vertébrés. Puis ils ont interrogé les Mangbetu pour se renseigner sur les biotopes qu’elles fréquentent. Pour les orienter, les Mangbetu les ont guidé vers les bosquets de palmiers où elles vivent et se nourrissent. Ils en ont déduit qu’il est probable que pour débusquer leurs proies, les Scutisorex s’arcboutent et soulèvent les écorces ligneuses des palmiers, refuges des insectes et autres vers. Leur échine d’acier animée par des muscles d’airain soulève les écailles de bois de ces végétaux, et les fait accéder aux cachettes de leurs plats favoris. Etant la seule espèce capable de tels exploits, les Scutisorex n’ont à affronter aucune concurrence, et sont maitresses de ce marché alimentaire inaccessible à d’aux autres prédateurs.
Cependant, lorsque Allen a proposé voici un siècle cette hypothèse de type « adaptationiste », elle rencontra peu d’écho, tant paraissaient exceptionnelles, voire inexplicables les qualités anatomiques des Scutisorex. Et c’est presque 100 ans plus tard, en 2013, que le signalement d’une nouvelle espèce, intermédiaire plausible entre musaraigne « ordinaire » et musaraigne blindée, qui va permettre de relancer le débat (1). Surtout la découverte vient à point nommé pour souligner que l’évolution ne procède point par pas de géant, mais est, si ce n’est lente, du moins graduelle. La nouvelle espèce Scutisorex thori en est un exemple parmi d’autres. Mieux que de longs discours, l’image qui suit où figurent les colonnes vertébrales d’une musaraigne ordinaire et de Scutisorex thori qui encadrent Scutisorex somerensi illustre une succession d’états, un itinéraire possible du renforcement progressif de la région lombaire. Le nombre de vertèbres lombaires augmente, d’abord 6 puis 8 chez thori et 11 chez somerensi : l’ossature des corps vertébraux se renforce, et le système d’engrenage des apophyses qui les unit verrouille plus efficacement les vertèbres du bas du dos.

Colonnes vertébrales de Crocidura et Scutisorex. En haut (Ia et Ib) Crocidura, musaraigne ordinaire ; IIa et IIb, Scutisorex somerensi à colonne vertébrale très renforcée ; IIIa et IIIb Scutisorex thori moins renforcée. Fig.1 in Stanley et al, référence 1. Le principal auteur William Stanley commente sa découverte en soulignant la progressivité du renforcement de l’échine chez ces insectivores. On note qu’il a choisi de dénommer la nouvelle espèce « musaraigne de Thor » par référence à ce dieu nordique qui, dit-on, était le plus fort de ce panthéon ! https://www.youtube.com/watch?v=lP3GPHdx9v8
En conclusion de cette rapide revue, je me dois de souligner une autre qualité de la musaraigne blindée : son extrême modestie. Elle n’a jamais encombré ni les colonnes des publications scientifiques de rang A, ni celles, tout aussi recherchées, des journaux grand public, encore moins les revues people. Ce n’est pas un animal de cirque. Il n’empêche qu’elle est une merveille de la nature : sa robustesse fondée sur l’architecture complexe et les entrelacs de ses vertèbres lombaires mérite d’être citée en exemple auprès de tous les spécialistes d’anatomie qui se préoccupent de lombalgie. Enfin, ne manqueront-ils pas de s’exclamer, il est au moins un mammifère sur Terre qui ne se plaint jamais d’avoir mal au dos.
(1) Stanley W.T. et al. 2013 A new hero emerges: another exceptional mammalian spine and its potential adaptive significance. Biology Letters, 9: 20130486 http://dx.doi.org/10.1098/rsbl.2013.0486
(2) Thomas Oldfield, 1915. List of mammals (exclusive of Ungulata) collected on the Upper Congo by Dr. Christy for the Congo Museum, Tervueren. Annals and Magazine of Natural History: including Zoology. Botany and Gcology. London (8) 16: 465-481.
(3) Allen J. 1917 The skeletal characters of Scutisorex. Bull. Am. Mus. Nat. Hist. 37 : 769–784.
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Animaux jouets
Bientôt Noël, la fête des tout petits invités ce jour là à redoubler leurs jeux, même si souvent ce sont les parents qui s’amusent le plus. Pourquoi ne pas proposer en guise de cadeau à sa progéniture son double : un jeune animal bien vivant, en plumes ou en poils, et tout aussi espiègle, voire insupportable que la chair de sa chair ? Et c’est ainsi que dans bien des souliers de France et d’ailleurs, de jeunes enfants vont découvrir le 25 décembre au matin qui un chiot ou un chaton, un lapereau ou un cobaye, voire un serin ou un couple de perruches. Il n’est pas sûr que soit joint un mode d’emploi. Mais en général, l’invité surprise est bien accueilli, gagne un patronyme et voit sa situation de sans papier régularisé sans plus d’encombre : nourri, logé, câliné, parfois un peu trop shampouiné, il n’a à craindre que le rituel des visites au vétérinaire voisin.
Quelques précautions d’hygiène sont à inculquer d’emblée : pas de bisous réciproques, des lits et écuelles séparés, gare aux parasites externes et internes, morsures et griffures seront rapidement désinfectées.
En offrant son double à un enfant, c’est comme si on lui proposait un exutoire à ses humeurs : les tourments imposés à la poupée vivante vont faire office de passeport de tranquillité pour les parents. Dans le même temps ces derniers souhaitent transmettre à leurs enfants cette forme d’amour qui leur semble naturelle : en tant qu’Homo sapiens et fiers de l’être, ils considèrent que la possession et la fréquentation d’animaux de compagnie fait partie intégrante de la Culture de notre espèce. Aussi, cette forme d’empathie de l’autre mérite d’être transmise aux générations futures, au même titre que d’autres traditions. En résumé, le propre de l’homme c’est aussi aimer les bêtes.
À peine débarqué dans son nouveau foyer, le petit animal va devenir le compagnon de jeu préféré des enfants et, reconnaissons-le, l’esclave de leurs caprices. Car ils n’auront aucune peine à le dominer. Peu de chances en effet que lors des échanges ludiques, le petit d’homme se retrouve perdant. Aussi la fonction d’un animal de compagnie a pour corollaire de rassurer l’enfant : il gagne à tout coup face à ce nouvel adversaire qui n’en n’est pas un. Au cas où dans son entourage scolaire il serait en butte à de mauvais camarades, il trouvera dans la fréquentation d’un nouvel ami animal un réconfort.
Les humains ne sont pas les seuls mammifères qui font cadeau à leur progéniture de partenaires d’une autre espèce pour qu’ensemble ils jouent. C’est chez les Primates, nos cousins, et même peut-être nos frères, que l’on a relevé des contacts entre jeunes de deux espèces différentes que l’on peut qualifier de jeux, suscités par des parents soucieux de distraire et éduquer leurs enfants, sans que la rencontre se conclut par un diner où l’on dévore l’invité surprise. Dans la forêt de Guinée, à Bossou, on a pu assister à la capture par des chimpanzés adultes de jeunes damans (1). Enlevés par des parents chimpanzés, les damans ont été transportés auprès des enfants des singes et y ont séjourné quelques jours. Après avoir été tripotés à l’envie, suçotés, câlinés par les jeunes singes, les mêmes qui les avaient fait prisonniers, ont relâché ces jouets vivants.
D’autres cas similaires ont été signalés dans les mêmes lieux où cette fois les « captifs » provisoires étaient de jeunes babouins.
De l’autre côté de l’Atlantique, dans la forêt d’Amazonie, ce sont les sapajous qui vont à la rencontre des coatis et en font des compagnons de jeu pour leurs petits : guidés par leurs parents, de jeunes singes épouillent à cette occasion des petits carnivores de même âge dans leurs nids, parfois des adultes (2). Ils vont découvrir rapidement que leurs puces et tiques sont différentes des leurs, et au plan pédagogique cet exercice constitue une discipline d’éveil à part entière. Que le seul mercredi après-midi soit dévolu à sa pratique n’est pas sûr.
Il est bien d’autres rencontres, plus improbables les unes que les autres, qui bien que n’ayant pas donné lieu à des compte rendus scientifiques précis méritent que l’on s’y attarde le temps d’un clin d’œil :
http://www.funpedia.net/amazing-animal-friendship-pics/
Cette galerie de portraits a un côté rassurant : la Nature n’est pas toujours synonyme de lutte pour la vie avec à la clé des luttes fratricides, interspécifiques et j’en passe. Elle préserve aussi des moments de bonheur tranquille qui préfigurent un avenir radieux. Le pape n’a-t-il pas déclaré que les chiens aussi pouvaient gagner le paradis ? A condition de ne pas trop mordre bien sûr.
Toutes les rencontres que provoquent des parents à quelque espèce qu’ils appartiennent et qui sont soucieux du bien être de leurs petits, ont pour dénominateur commun : le jeu. Pour les adultes, à quelque espèce qu’ils appartiennent, c’est un exercice formateur, éducatif, et il est naturel que la barrière des races soit transgressée. On présuppose que dans le même temps que s’exerce cette forme juvénile de liberté débridée, va naître naturellement entre les partenaires une complicité, une empathie qui font que bêtes et gens, bêtes et bêtes, gens et bêtes s’entrecroiseront, s’embrasseront sans distinction de genre et espèce : « l’amour gouverne le monde » est la maxime que l’on souhaite voir s’inscrire au dessus des terrains de jeu des uns et des autres, et sous toutes les latitudes : https://www.youtube.com/watch?v=JE-Nyt4Bmi8
Pourtant, le darwinien que je suis, pose la question : pour quel(s) bénéfice(s) pour notre espèce accordons nous tant d’attentions, de soins et d’argent à nos ménageries domestiques, d’évidence plus encombrantes qu’utiles ? Bien sûr notre passé de chasseur, puis de berger éleveur, enfin de paysan peut expliquer la grande place, plus qu’une simple niche, qu’occupe par exemple les canidés dans la vie des hommes modernes. Les chats sont entrés plus récemment dans nos foyers en nous débarrassant des pillards de récolte que sont rats et souris, puis en combattant les mêmes parce qu’ils sont vecteurs de pestes. Poules, lapins et cobayes justifient leur présence à nos côtés en tant que réserves alimentaires aisément disponibles. De plus ils débarrassent notre cuisine de ses déchets verts.
Il n’empêche que à l’échelle de notre pays, le nombre d’animaux de compagnie frise les 30 millions d’amis. Cela fait beaucoup de monde à nourrir et cajoler. Comme l’a souligné crûment mon collègue Pierre Jouventin, dans plus d’un foyer de France, un chien , un chat et leurs maîtres, cela fait un total de trois prédateurs qui cohabitent dans le salon (3). Chacun peut y trouver pitance, et c’est tant mieux, mais surtout se pose rapidement le problème de la gestion d’un territoire où aucun des occupants ne parle la langue de l’autre. Il faut s’attendre à ce que naissent des conflits et s’y préparer.
Pour conclure en ne m’adressant qu’aux veinards qui possèdent un coin de jardin, je livre ce conseil : pour Noël, offrez à vos enfants une jolie poule pondeuse, ou deux. Elles sont des poubelles vertes vivantes et vous débarrasseront de vos déchets organiques ; leur achat peut être subventionné par nos chers élus ; chacune peut donner 200 œufs coque par an. Il ne reste plus qu’à préparer les mouillettes.
- Hirata, S., Yamakoshi,G., Fujita, S., Ohashi,G., andMatsuzawa, T. (2001). Capturing and toying with hyraxes (Dendrohyrax dorsalis) by wild chimpanzees (Pan troglodytes) at Bossou, Guinea. Am. J. Primatol. 53: 93–97.
- Briseida de Resende, M. Mannu, P. Izar, E. B. Ottoni. 2004. Interaction between Capuchins and Coatis: non agonistic behaviors and lack of predation. International Journal of Primatology, 25 (6) : 1213-1224.
- Pierre Jouventin ; 2014. Trois prédateurs dans un salon. Une histoire du chat, du chien et de l’homme. Édition Belin.
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Mâle venin

Sur la sellette, le mammifère vivant réputé le plus primitif : l’ornithorynque. Et si cet animal venu du fond des âges était aussi l’un des mieux armé pour vaincre, procréer et plus que survivre, se multiplier ? Le poison que les mâles lors de combats singuliers peuvent inoculer à leur rivaux au point de les paralyser, n’est-ce pas cela la sélection naturelle à l’état brut ? Que le plus venimeux gagne semble être leur maxime. C’est en résumé l’hypothèse avancée par des chercheurs australiens qui ont étudié la génomique de la fabrication de son venin et évalué sa toxicité (1).
« Animal aquatique poilu à bec de canard et pattes palmées, pond des œufs, allaite ses petits, ne possède pas d’estomac, présente une ossature reptilienne, température corporelle voisine de 32°, les mâles sont pourvus d’un éperon venimeux. ». Telle est la fiche signalétique abrégée de ce petit mammifère – 1.7 kilo – qui vit dans les cours d’eau frais d’Australie et de Tasmanie. On peut ajouter qu’il appartient à une lignée de Mammifères née sur les terres australes voici au moins 160 millions d’années, les Monotrèmes, qui y a prospéré, certes petitement et sans jamais s’en évader : le total des espèces fossiles et vivantes ne dépasse pas quelques dizaines. Il n’empêche que les susdits sont toujours là, alors que tant d’autres cohortes plus nombreuses et qui paraissaient mieux aguerries n’ont pas supporté du temps l’irréparable outrage, et ont péri sans héritiers.

Ornithorynque à la grenouillère. Photo ScienceNews.org. Le naturaliste anglais George Shaw (1751-1813), lorsqu’il reçut en 1799 dans son officine du British Museum le premier exemplaire naturalisé de cet animal jusque là inconnu, crut avoir à faire à une chimère : en cette fin de 18ème siècle, la pharmacopée d’Extrême Orient s’enrichissait au propre et au figuré de spécialités où le monstrueux, le pathologique, l’extraordinaire, tous hors de prix, étaient proposés aux chalands d’un Occident aussi naïf qu’assoiffé de nouveautés. Après étude du spécimen, George Shaw lui accorda droit de cité dans le livre de la nature. Il le décrivit soigneusement et officialisa sa venue dans le latin approximatif dont usent les zoologistes, plus barbare que romain : Platypus anatinus = la bête aux pieds plats à bec de canard. C’est cet appendice corné qui, dans un premier temps avait le plus troublé le zoologiste : des amateurs de canular ne cherchaient-ils pas à le leurrer ? N’avaient-ils pas fabriqué de toutes pièces une chimère en collant à un animal poilu voisin de la taupe un bec de canard ? Une dissection rondement mené l’avait rassuré. Elle lui apprit aussi que par son ossature, son tout nouveau Platypus était plus reptilien que mammalien. L’image ci dessous le montre : la colonne vertébrale est horizontale, souple et torse, les appuis au sol des membres antérieurs et postérieurs ne sont pas à la verticale du corps mais latéraux, coudes et genoux sont déportés largement par rapport à l’axe du corps.

Squelette d’ Ornithorhynchus anatinus. L’éperon venimeux porté par le talon, ici le gauche, est bien visible. Photo Bones Clones. Aussi pour progresser au sol comme dans l’eau, l’animal rampe et se tortille dans le plan horizontal. http://vimeo.com/106131061
Malheureusement le nom Platypus avait déjà cours dans l’annuaire zoologique officiel, et désignait un insecte. Aussi l’année suivante le zoologiste allemand Blumenbach proposa de changer ce patronyme en celui redondant de Ornithorhynchus anatinus = à bec d’oiseau, que dis-je, de canard.
Puis ce furent les deux grands anatomistes Georges Cuvier à Paris et Richard Owen à Londres qui se penchèrent sur cet étrange animal qui vivait au bout du monde.
Au retour de l’expédition de Nicolas Baudin dans les Terres Australes, le français Georges Cuvier avait eu l’opportunité de disséquer une ornithorynque. On est alors en 1804. Le savant constate dans ses « Leçons d’Anatomie » (tome 3, p. 387) que chez le mammifère d’Australie à bec de canard « la forme de l’estomac n’a pas de rapport avec celles qui se trouvent généralement chez les animaux de cette classe ». En résumé, il manque d’estomac. Il n’est pas le seul mammifère a en être dépourvu, et 200 ans plus tard, la génétique nous éclaire sur ce petit défaut http://www.dinosauria.org/blog/2014/03/31/la-genetique-avec-et-sans-estomac/
En 1834, Richard Owen dans deux notes successives constate que d’une part les ornithorynques pondent des œufs et d’autre part qu’elles nourrissent de leur lait les jeunes embryons à peine éclos. De fait il résume les observations de plusieurs savants, et sans omettre d’ailleurs de les citer : un ancien élève de Cuvier, l’allemand Johann Friedrich Meckel, les français Maurel et son maître Ducrotay de Blainville qui dans ses écrits a tenu compte de sa voix.
En 1816, dans son « Prodrome du règne animal », de Blainville considère que l’ornithorynque est un Mammifère à part entière, et le range parmi les « Mammifères anomaux », guère plus ‘irréguliers’ que ne le sont les marsupiaux. Quelques années plus tard, grâce à Charles Louis Bonaparte, l’un des meilleurs neveux de Napoléon, ces Mammifères des terres australes seront réunis sous la houlette taxonomique très officielle et toujours en usage des « Monotrèmes » : un seul orifice assure excrétion et ponte, le cloaque. Alors que tous les autres mammifères sont vivipares, les ornithorynques pondent des œufs. Les embryons tout juste éclos sont nourris du lait de la mère. Le sevrage est tardif, et à son issue, lorsqu’ils quittent le nid familial après une année et demi de soins maternels, les jeunes ont atteint 85% de leur poids d’adulte.
Pendant les années qui ont suivi, la biologie, les mœurs de l’ornithorynque sont restés longtemps mal connus. La raison est simple : l’animal passe de longues journées au fond de son terrier dissimulé sous les berges des ruisseaux. Lorsqu’il s’en échappe, le plus souvent la nuit, il est très vif et fugitif, et nage sous l’eau. Sept ans de veille et de surveillance ont été nécessaires à l’auteur de la vidéo présentée ici avant qu’il n’obtienne une séquence où pendant plus de 30 secondes il a pu filmer un animal se déplaçant au sol. Pour ce qui est de la vie privée de l’animal, lorsqu’il qu’il est dans son terrier, ce n’est que récemment que l’on a pu en obtenir quelques images indiscrètes https://www.youtube.com/watch?v=5ycejyi2t4A
Mais jusqu’alors, les quelques aspects que l’on connaissait de sa vie quotidienne découlaient des rencontres de hasard que le petit animal pouvait avoir avec les humains, le plus souvent lorsque nous lui disputions, plus ou moins volontairement, son territoire. Ainsi, lorsque l’on a introduit au début du 20ième siècle dans les cours d’eau d’Australie et Tasmanie la truite d’Europe pour satisfaire et les pisciculteurs et les amateurs de pêche sportive, on s’est préoccupé du régime alimentaire de l’ornithorynque : lui aussi se nourrit d’invertébrés aquatiques. N’allait-il pas faire concurrence aux truites ? On s’est aperçu que le mammifère se nourrissait des invertébrés vivant près du fond des rivières alors que les truites mangent plutôt les larves flottantes. Peu après, c’est sa sensibilité aux signaux électriques qui a été mis en évidence à l’occasion d’expériences de captures de poissons dans les cours d’eau par des méthodes électriques. : les ornithorynque évitaient les champs électriques générés par les électrodes plongés dans l’eau par les gardes pêche. On sait aujourd’hui que lors de ses chasses nocturnes l’animal grâce aux récepteurs nerveux de son bec perçoit les signaux électromagnétiques d’origine musculaire des proies qu’il recherche. Il est le seul mammifère connu capable d’un tel exploit.
Quant à ses glandes à venin, ce sont d’abord des chiens de chasse impétueux qui en ont fait les frais en le poursuivant jusque dans son terrier : l’éperon porté par le talon des pattes arrières inocule un venin paralysant qui peut entrainer la mort de l’agresseur. Heureusement les maitres des chiens résistent mieux à ces piqures : une douleur aigue accompagnée de nausées suit l’injection et persiste plusieurs jours ; elle reste rémanente plusieurs mois, et même années, à l’occasion d’efforts qui mobilisent le membre blessé, et les opiacés sont sans effet pour l’atténuer.

Éperon d’un mâle adulte. Longueur 15 mm. L’animal a été victime d’un accident de la route et on a favorisé l’érection de la griffe. (Figure 2b in référence 1). On s’est aperçu que seuls les mâles avaient des glandes venimeuses et dans un premier temps il a été proposé que c’était là pour eux un moyen de mieux convaincre leur partenaire lors des joutes sexuelles en la paralysant. Il s’est rapidement avéré que l’hypothèse tenait plus du fantasme que de la réalité, les femelles à l’issue d’un coït n’en étant pas éprouvées, et même affichant une attitude plutôt guillerette, voire disposées à réitérer leur expérience amoureuse.
Les glandes venimeuses du mâle sont paires, situées dans les cuisses, et un conduit le long de la patte débouche sur l’éperon corné porté par un os du talon. Cet os est absent chez les femelles. Il s’agit bien là d’un caractère sexuel secondaire. De plus la production de venin est épisodique, et ce n’est que pendant la période du rut que les mâles ont du venin disponible.
Dans la mesure où seuls les mâles ont cet organe venimeux, et eu égard le régime alimentaire de ces animaux qui se nourrissent essentiellement d’insectes et de leurs larves, on peut exclure que les piqures servent à paralyser des proies, ou soient une aide à leur digestion. Par ailleurs il est peu probable que ce soit un organe de défense : les prédateurs naturels des ornithorynques ont rares, parfois les crocodiles, et depuis leur introduction sur l’ile continent les chiens et les renards. Aussi il est vraisemblable d’envisager que les mâles usent de leur éperon venimeux pendant la période de reproduction pour défendre leur territoire afin d’éliminer les adversaires en combats singuliers. Quelques unes de ces empoignades ont été observées, mais on ignore quel sort est réservé au vaincu : succombe-t-il ? Est-il seulement provisoirement écarté ?
C’est surtout à la connaissance des caractéristiques biochimiques et physiologiques du venin que l’on s’attache à l’heure actuelle. Le séquençage du génome de l’ornithorynque réalisé en 2008 a permis d’importantes avancées. Et en 2010 on a pu identifié 83 gènes du venin de l’ornithorynque qui permettraient la « fabrication » de 13 familles de toxines. Si certaines étaient déjà connues chez des venins de serpents, de mammifères insectivores et autres, 5 sont nouvelles et propres à l’ornithorynque.
Ces études s’inscrivent dans un projet plus large visant à reconstituer l’histoire des venins chez les Mammifères. Jusqu’ici, ils ont été peu étudiés en comparaison de ceux des serpents ou des insectes qui chaque année causent des blessures souvent mortelles à des milliers d’humains, et aussi aux animaux domestiques.
Il est vrai que le nombre de Mammifères venimeux est peu élevé. Outre l’ornithorynque et un autre Monotrème, l’échidné à nez court qui vit aussi en Australie, peu de mammifères sont déclarés venimeux. On ne compte que cinq espèces venimeuses d’Insectivores, trois de Chauve-souris, plus connues sous l’appellation de vampires, un seul Primate, le loris, dont les morsures peuvent entrainer la paralysie ou la mort des proies visées. Mais, on l’aura remarqué, dans tous ces derniers cas, c’est à des fins « alimentaires » que le venin est inoculé. Chez l’ornithorynque et l’échidné, l’injection de toxines à un adversaire n’a pas le même dessein. Les attaques perpétrées par les mâIes ornithorynques et échidnés ont pour cible d’autres mâles, et sont partie d’un mécanisme de sélection intra sexuelle de même nature que les combats bois contre bois qui opposent deux cerfs, ceux cou contre cou des girafes mâles, front contre front des éléphants et tant d’autres mammifères. Chez les humains, boxe, luttes diverses et rixes de rue, autrefois duels à l’épée ou au pistolet, sont à ranger dans la même famille des combats entre mâles destinés à réserver à quelques uns l’accès aux femelles, et exclure du pool génétique les plus faibles.
(1) C. M. Whittington and K. Belov. 2014. Tracing Monotreme Venom Evolution in the Genomics Era. Toxins, 6, 1260-1273; doi:10.3390/toxins6041260.
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Les Animaux ont enfin des Droits

Il y a eu en avril dernier le vote d’une loi pour accorder droit de cité à quelques uns des animaux qui résident en France. Depuis, ces nouveaux privilégiés ne peuvent plus être considérés comme des « biens meubles », mais ont acquis le statut d’« êtres vivants doués de sensibilité ». Cependant, seuls les animaux « domestiques » français sont concernés. La foule des « autres » ne peut pas bénéficier de la protection du nouveau texte qui leur éviterait pourtant bien des vilénies et tortures. En sont en effet exclus les animaux « sauvages » bien sûr, comme leur nom l’indique et sans aucun doute pour cette raison, et aussi cette grande foule des animaux « nuisibles », domestiqués ou pas, qui eux sont presque tous des étrangers. Cette loi n’est donc qu’un premier pas, tout petit. Il faudra encore bien du courage et des textes pour que soient émancipés TOUS les animaux.
Après la loi, des livres qui la commentent et la soutiennent, en faisant remarquer bien sûr son incomplétude. Parmi tous les ouvrages récemment parus sur le sujet, le plus émouvant, le plus sensible et sincère en même temps que le mieux illustré me paraît être celui paru aux éditions « Autrement », salué par la fondation Brigitte Bardot (1).

Le livre en question et l’une de ses illustrations, le Charles Darwin de Anne-Lise Boutin. Que ce livre généreux et maladroit dans les contradictions qui s’y expriment se soit attiré les foudres des gardiens du temple de l’ « anti spécisme » m’importe guère : depuis longtemps déjà je n’aime pas les prêtres, quelle que soit la religion qu’ils affichent. Et, peut-être à leur grand dam, je suis heureux de retrouver dans le combat pour la liberté, l’égalité et la fraternité entre tous les êtres vivants vivant sur le sol de France quelques uns des grands esprits de notre pays. Tous, nous ne voulons plus voir ça.

Un ragondin emprisonné, torturé puis tué par des manifestants « paysans » à Nantes le 9 Novembre 2014. Photo supplément du Monde du 15 Novembre 2014 (1) Manifeste pour les animaux. 2014. Franz-Olivier Giesbert avec Michel Onfray, Boris Cyrulnik, Élisabeth de Fontenay, Jean-Didier Vincent, Isabelle Sorente, Frédéric Edelstein, Anne-Marie Philippe, Hugo Desnoyer. Éditions Autrement. Et une belle maquette et de belles illustrations.
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Série Noire chez les chimpanzés

Depuis quelques jours, avec Google Earth, on peut se promener dans la luxuriante forêt d’un Parc National de Tanzanie, paresser sur les rives du Lac Tanganyika en accorte compagnie, des babouins indolents, et surtout fréquenter de près ceux qui depuis 50 ans sont les sujets d’étude de Jane Goodall et de ses élèves : les chimpanzés et bonobos de Gombe. http://www.google.com/maps/about/behind-the-scenes/streetview/treks/gombe-tanzania/
Grâce aux caméras cachés ici et là dans la forêt sur leurs parcours, on les surprend se promenant à terre ou dans les arbres, cueillant des fruits, se reniflant, s’épouillant, jouant et éduquant leurs enfants. Et l’on croit avoir trouvé le Paradis, le vrai. Et bien, s’il en est un, il n’est pas à Gombe : dans les 20 dernières années, 152 crimes plus atroces les uns que les autres y ont été perpétrés chez le peuple des singes. Ci-dessous le portrait de l’un des meurtriers les plus redoutés : Frodo (1976-2013), mâle dominant dans son groupe de 1997 à 2002, auteur de plus d’un crime chez ses compatriotes, et qui aussi a assassiné en 2002 le bébé d’un couple de chercheurs qui reposait dans son berceau.

Frodo, ici bien installé et l’air patelin, a été l’auteur de plus d’un crime. Photo Jane Goodall, Gombe. Quels sont le ou les moteurs de cette violence meurtrière qui périodiquement se manifeste dans presque tous les groupes de chimpanzés ? Est-ce la fréquentation des humains qui stresse les animaux jusqu’à les pousser à des crises de folies sanguinaires ? Ces crimes sont-ils « alimentaires », dus à des pénuries ? Les chimpanzés sont-ils mauvais par nature ?
L’une des premières à avoir découvert l’agressivité « naturelle » des chimpanzés fut Jane Goodall elle-même, fondatrice et gardienne du Parc de Gombe. En 1989, ce même mâle Frodo évoqué plus haut, lui sauta dessus et la blessa alors que jusque là il avait d’apparence très bien toléré sa présence, d’ailleurs très passive. Dans la description qu’elle donne de l’incident, elle l’excuse en partie : il était alors tout jeune, à peine pubère, a-t-elle raconté. Il n’empêche que dès ses débuts, elle a été témoin de l’agressivité de celui qui allait devenir l’un des plus redoutés « mâles alpha » de la forêt de Gombe.
https://www.youtube.com/watch?v=WuSgrXWMGN4&index=2&list=PL862B4C7EDC78635D
C’est en 1960 que ce vaste parc réserve naturelle de 52km2 a été créé à son initiative. Sur tout ce territoire, l’impact humain est resté minimal : sur les rives du lac quelques baraques-laboratoires et depuis peu un hôtel ; dans la forêt des caméras fixes, et bien sûr arpentant ce cette vaste étendue boisée les quelques dizaines de chercheurs qui observent le quotidien des chimpanzés sans jamais intervenir dans leurs affaires, et restent très discrets. Plus de 40 ans d’observation et de cohabitation permettent d’exclure que ce soit la fréquentation des hommes qui a quelque influence sur le comportement des chimpanzés. D’évidence pour eux, ces bipèdes qu’ils croisent dans la forêt sont des compagnons inutiles, des meubles, tout au plus, et très épisodiquement, des sujets de moquerie, de brimades allant jusqu’à l’agression.
Pour comprendre et analyser les causes de ces crises de folie meurtrière qui se manifestent régulièrement chez le peuple des singes, une longue enquête a été menée. En tout, les activités et la démographie de 18 groupes stables de chimpanzés ont été observés à longueur de temps par les chercheurs travaillant sous la houlette de Jane Goodall au cours des 20 dernières années, et ils en ont tenu une comptabilité précise (1). En années d’observations cumulées cela fait exactement 426 ans. Au bout de ce temps le bilan est tombé : dans 15 groupes sur 18 il y a eu des crimes de sang, un total de 153. Les agresseurs dans 92% des cas sont des mâles, et aussi à 72 % les victimes. Ces dernières appartiennent rarement aux clans des agresseurs et sont donc les étrangers. Pour le reste, ce sont des enfants, jamais ceux du même clan, très rarement des femelles. Presque tous les crimes sont le fait de chimpanzés, un seul bonobo a eu une conduite criminelle.
Quand les drames ont-ils lieu ? Peu importe la saison et l’heure et l’abondance de nourriture. A l’inverse il semble que la densité de fréquentation des lieux préférés aient joué, et lorsque les groupes grandissent en nombre d’individus, ils se côtoient plus souvent, et le risque d’agression augmente. Surtout ce qui est patent, c’est que dans presque tous les cas, le ou les agresseurs ont profité du moment où la future victime était éloignée de ses comparses, de la tribu des « autres », considérée dans son ensemble comme l’« adversaire » qu’il faut éliminer. Les criminels agissent le plus souvent aussi au vu et au su des membres de leur tribu, comme s’ils souhaitaient ce faisant faire exemple. Les attaques groupées sont aussi très fréquentes : 3 ou 4 mâles d’évidence se concertent, et se jettent sur un individu d’un autre groupe et le massacrent. En ces occasions, on castre et on étripe, parfois, mais pas toujours, on se régale de la dépouille.
La qualité des victimes et celle des agresseurs, des mâles, montrent qu’ainsi les criminels éliminent des rivaux. Aussi lorsque j’ai lu l’article des chercheurs de Gombe, je me suis souvenu de mon billet précédent dont Gengis Khan était le héros. Comme lui, les chimpanzés mâles de Gombe cherchent à s’assurer la descendance la plus nombreuse possible, et dans ce but tuent ceux des mâles qui ne sont pas de la famille.
Que dire en conclusion de ces études qui se penchent sur des aspects de la vie sociale des chimpanzés et illustrent les faits de délinquance qui s’y manifestent ? Il faut être prudent sur le sujet, pas de conclusion hâtive qui contribuerait à établir un parallèle avec nos mœurs. Certes, les chimpanzés sont nos cousins : nos deux rameaux ont divergé voici 7 millions d’années. Mais c’est long 7 millions d’années, surtout à la fin : en devenant Homo sapiens, nous sommes devenus très « différents » des autres membres de la famille ! De plus notre connaissance des habitudes et mœurs de ces cousins éloignés reste incomplète : à ce jour seuls les crimes de sang sont chez eux à ce jour étudiés, répertoriés et comptés. Il est plusieurs délits, communs dans les sociétés humaines qu’il y a peu de chance que l’on constate chez eux : vols et dégradations de biens par exemple. À l’inverse la rubrique « affaires familiales » est sans aucun doute plus riche de débordements chez les chimpanzés que dans nos sociétés. Délits sexuels, maltraitances à l’endroit de proches, y compris et surtout les jeunes, souvent suivis de cannibalisme sont fréquemment observés. Chez les chimpanzés quand on secoue le cocotier après avoir de façon pressante inviter à y grimper les membres de la famille, ce n’est pas que pour manger les fruits de l’arbre lorsqu’ils chutent ! Attention : cette vidéo parmi beaucoup d’autres est cruelle http://www.youtube.com/watch?v=-wGVMPUt9VU
Tout ceci pour dire que tout parallèle qui inviterait à comparer mœurs des singes et ceux des hommes, pour instructifs qu’il soient, ne méritent pas qu’on s’attarde aux détails, voire qu’on disserte et généralise. Mais pour les deux espèces, survivre et procréer est impératif. N’est-ce pas Gengis Khan ?
(1) Michael L. Wilson, et al. 2014. Lethal aggression in Pan is better explained by adaptive strategies than human impacts. Nature 513, 414–417 (18 September 2014) doi:10.1038/nature13727
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La monogamie, un succès ?
Dans la livraison de Novembre de Pour la Science consacrée à « l’odyssée humaine », l’anthropologue Blake Edgar signe un article : « La monogamie, un atout pour notre espèce ». Mais, peut-on en dire autant à l’échelle de l’individu ? Son observance se concrétise-t-elle en l’assurant des meilleures chances de procréation et de succès reproductif ? On peut en douter. Parodiant Staline qui ne s’inquiétait guère du danger que pouvait représenter le Vatican en ironisant « Le pape, combien de divisions ? », posons la question : « La monogamie, combien de descendants ? ».
Une réponse indirecte est venue voici une dizaine d’années de la part de généticiens (1). Ils ont identifié en Asie une lignée par son chromosome Y mâle qui présente des caractéristiques rares. Elle est reconnue dans 16 populations réparties en Asie depuis le Pacifique jusqu’à la Caspienne chez 8% des hommes. À l’échelle mondiale cela représente 0.5% de cette population, soit un homme sur 200. Tous les indices sont réunis pour leur permettre de conclure que cette lignée est apparue voici un millier d’années en Mongolie, et qu’elle est la descendance lointaine des ancêtres mâles de Gengis Khan et de ses fils : 16 millions d’individus vivants aujourd’hui.
L’histoire nous dit qu’effectivement le conquérant mongol était d’un activisme sexuel peu commun. À cela s’ajoute le fait que pour lui et ses fils, le viol était un acte de guerre parmi d’autres. Mais aussi, l’histoire nous rapporte les massacres dans les populations conquises : les mâles de toutes les classes d’âge étaient systématiquement exterminés. À l’activisme sexuel s’est donc ajouté celui de l’épée. D’où une « sélection sociale » qui a favorisé la lignée Gengis Khan. Il est certain que même les pires criminels, s’ils sont monogames, ne s’assureront jamais d’une descendance aussi nombreuse, au point de rivaliser avec celle d’un des plus célèbres polygames de tous les temps : le Chef des Mongols.
(1) Tatiana Zerjal et al. 2003. The Genetic Legacy of the Mongols. Am. J. Hum. Genet. Vol. 72(3): 717–721. doi: 10.1086/367774
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La bourse est la vie

Si les testicules des mâles de bien des Mammifères sont enfermés dans un scrotum qui ballotte entre leurs pattes, n’allez pas chercher plus loin, c’est parce que voici 65 millions d’années les Dinosaures se sont éteints laissant place à notre engeance. Depuis, nous, les Mammifères avons certes prospéré, grandi et nous sommes multipliés. Mais, en subissant de si rudes aléas climatiques, que nos réserves séminales pouvaient se voir stérilisées à tout moment par un coup de chaud brutal. Les mettre entre les jambes dans un petit sac et courir pour les rafraichir afin de perpétuer les espèces fut LA solution (1).
Ces quelques lignes résument la théorie avancée par un réputé biologiste sud-africain de l’université de Durban qui sur ce thème et ce sujet ne manque pas d’arguments (1). Il a par ailleurs signé bon nombre d’articles très pertinents sur la biologie des Mammifères où il montre que sa connaissance de leur histoire, leur écologie et phylogénie en fait l’un des meilleurs spécialistes.
Avant de passer en revue les arguments qui soutiennent sa théorie, un rappel anatomique s’impose. Chez une grande moitié des mammifères, les gonades des mâles se situent dans une enveloppe située entre les pattes, le scrotum. Celui-ci peut être assimilé à un petit sac isotherme qui abrite les testicules et les cellules séminales qu’ils produisent. Ainsi, les spermatozoïdes sont maintenus à une température inférieure à celle du corps. Par exemple, le sperme chez l’homme est conservé à une température inférieure d’environ 2°7 par rapport à la température du corps. Rafraichir ses bourses préoccupe de nombreux mâles de différentes espèces comme illustré ici, étant entendu qu’en la matière on peut adopter différentes stratégies.

Jeune taureau de concours surpris par un paparazzi. Écureuil exhibitionniste. La méridienne du Chimpanzé en milieu carcéral. Il faut noter que ce mode de stockage à basse température du sperme permet des économies d’énergie : la production de cellules germinales mâles peut ne pas être continue. Les spermatozoïdes sont mis en réserve, stockés et utilisés à la demande et donc à bon escient. Le protocole mis en place par la sélection naturelle exclut toute velléité de gaspillage.
Une autre précision s’avère nécessaire pour mieux juger de la pertinence de la théorie avancée par Barry Lovegrove. Les Mammifères modernes, dont nous sommes, surgissent voici 65 millions d’années, peu après, et même à l’occasion de la disparition des Dinosaures, à la fin du Crétacé. Cette fameuse limite Crétacé -Tertiaire est un tournant dans l’histoire des Mammifères, jusque là de petite taille et peu diversifiés : à compter de cette « catastrophe géologique » majeure qui a fait couler beaucoup d’encre, ils envahissent tous les milieux, aussi bien le domaine terrestre que l’aérien et l’aquatique. Surtout plusieurs lignées augmentent de taille, et sur terre, les herbivores se multiplient. Les modèles d’alors apparus voici plus de 50 millions d’années, vont constituer jusqu’à nos jours l’épine dorsale des communautés de Mammifères telles qu’elles nous sont devenues familières.
Maintenant, nous sommes prêts à être confrontés aux faits et à répondre à la série de questions que s’est posée Barry Lovegrove : quels sont les Mammifères placentaires qui promènent leurs testicules dans un scrotum ? Quel est leur appartenance phylogénétique ? Quelles sont leurs préférences écologiques ?
L’enquête qu’il a mené sur ces trois sujets lui a permis d’identifier et de classer les Mammifères en trois catégories :
1) Ceux avec scrotum ;
2) Ceux dont les testicules restent statiques, en même position que chez l’embryon ;
3) Ceux dont les testicules tout en restant internes migrent dans la cavité abdominale.
La première catégorie, la seule qui nous intéresse ici, rassemble un ensemble d’animaux hétéroclites d’apparence, mais qui ont plusieurs caractéristiques communes :
1) Un métabolisme élevé et une température du corps moyenne de plus de 37 ° ;
2) Ce sont tous des animaux très actifs et beaucoup sont de belle taille et dépassent les 100 kilos ;
3) Ils sont très vifs dans leurs mouvements, et presque tous sont bien adaptés à la course s’ils vivent à terre, ou s’ils sont arboricoles ou volants (chauve souris) se meuvent dans ces milieux à grande vitesse. En moyenne la température corporelle des animaux coureurs est 1°7 plus élevée, et cela est vrai aussi pour les arboricoles ou les aériens .
L’inventaire taxonomique de ce bestiaire aux qualités bien identifiées englobe les Primates, certaines Chauve-souris, les Lapins et lièvres, les Rongeurs de l’Ancien Monde, les Ruminants auxquels on peut ajouter les Équidés, et leurs prédateurs les Carnivores. Tous sont des animaux terrestres ou aériens, et comme on le voit cette série exclut les mammifères marins qui ont des besoins énergétiques bien différents.
Examinons maintenant dans quel contexte thermique à l’échelle globale s’est réalisée la radiation, l’explosion des Mammifères après la disparition des Dinosaures, à la fin du Crétacé. Les conditions climatiques qui régnaient au début du Tertiaire, ont nécessité pour les occupants de la planète d’être bien adaptés à la chaleur et l’humidité : le climat global était tropical humide durant les 10 premiers millions d’années du Tertiaire, et ce à l’échelle planétaire, avec un pic plus élevé voici 55 millions d’années qui a vu la limite de la zone tropicale grimper de près de 20° en latitude vers le Nord. C’est dire que les animaux au métabolisme élevé comme ceux que je viens de citer, furent plongés d’emblée dans un environnement qui favorisait tout, sauf une activité sexuelle soutenue : on l’a vue, la chaleur ne favorise ni la spermatogenèse, ni la conservation des spermatozoïdes. Confrontés à un tel défi, les Mammifères à température corporelle élevée ont du s’adapter : pour mieux assurer leur descendance, il fallait « réfrigérer » leurs testicules. C’est ainsi que fut inventé pour certains le scrotum isotherme. Depuis lors le succès de cette innovation ne s’est pas démenti. C’est grâce à lui que les grands mammifères ont pu prospérer sous climat chaud, puis franchir à la fin de l’Éocène l’épisode de refroidissement climatique drastique que fut à l’échelle globale la Grande Coupure. Ensuite au Miocène et au début du Pliocène puis au Pléistocène se sont succédés plusieurs réchauffements suivis de refroidissements qui ont façonné les faunes de Mammifères en éliminant ou favorisant tels ou tels groupes. Si certains ont survécu et se sont perpétués, Barry Lovegrove laisse à penser que c’est parce qu’ils ont su protéger leur avenir dans un scrotum isotherme.
Les esprits chagrins feront remarquer que la situation anatomique du scrotum en fait un point faible, très vulnérable, en cas d’attaque de tiers, voire lors des courses et sauts auxquels se livrent au quotidien ses possesseurs. Il faut les rassurer. Bien sûr il est une légende qui voudrait que lièvres et lapins par exemple, lors de leurs joutes sexuelles tentent de s’émasculer. Ce n’est qu’une légende. On peut voir dans cette vidéo que leurs combats ressemblent à ceux qu’organise dans un autre cadre la World Boxing Association. http://www.youtube.com/watch?v=niPTEPyJk5c
Pour les autres mammifères, d’ordinaire les luttes entre mâles sont des affrontements au sens propre du terme, des têtes à têtes. Il n’y a guère que chez les humains que les coups bas sont monnaie courante, y compris et même surtout dans les compétitions sportives. Aussi, depuis l’antiquité, le port de la coquille leur est-il recommandé, au cas où le fairplay ne serait pas au rendez-vous.
Par ailleurs, il y a aussi un avantage : étant très visibles, un coup d’œil suffit aux femelles pour être renseignées des capacités sexuelles de futurs partenaires, et choisir ceux qui leur paraissent les mieux pourvus. Aussi, tous comptes faits, il semble bien que cette situation des testicules qui les rend très apparents, et même les met en montre, a plus d’avantages que d’inconvénients.
Au terme de ce compte rendu en forme d’enquête, je dois avouer un certain malaise, malgré la pertinence des arguments avancés par Barry Lovegrove. Certes la matière qu’il expose est riche. Mais faut-il à toute force mettre en parallèle les deux volets de l’argumentaire ?
Le premier consiste à faire un rappel de l’histoire de l’environnement à l’échelle globale de notre planète depuis la fin du Crétacé, et il est bien documenté : les faits géologiques énumérés participent à la doxa que l’on enseigne et diffuse dans toutes les écoles.
Le deuxième dénombre une succession de caractéristiques biologiques avérés, indiscutables.
Faut-il à toute force établir un lien de cause à effet entre ces deux catalogues frappés du sceau de l’empirisme et construire une théorie ? Je n’en suis pas sûr. D’abord parce qu’un tel modèle n’est guère réfutable. Et puis, il me semble que Barry Lovegrove inscrit sa réflexion dans la perspective plus générale d’une sorte de nouvelle « théorie du chaos » à l’échelle géologique : d’une certaine façon l’acquisition du scrotum chez les Mammifères serait, selon lui, l’effet papillon, la conséquence à très long terme de l’extinction des Dinosaures. J’ai plus qu’un doute.
(1) B. G. Lovegrove 2104. Cool sperm: why some placental mammals have a scrotum. Journal of Evolutionary Biology. Volume 27, Issue 5, pages 801–814, May 2014 DOI: 10.1111/jeb.12373
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Le Vampire du Cachemire est de retour

Dans les montagnes des Himalaya, depuis 66 ans aucun spécimen vivant de ce petit herbivore n’avait pu être approché ni vu. Et voilà que le très paisible et sautillant « vampire » du Cachemire vient de refaire surface en Afghanistan, au Nuristan (1). Son surnom il le doit aux deux belles défenses antérieures que portent seuls les mâles : au moment du rut, pour affronter l’adversaire et assurer leur lignage, c’est un atout dont ils jouent. Mais en dehors de ces matchs sexuels, les chevrotains porte-musc sont de fort inoffensifs et très agiles herbivores qui courent les forêts d’altitude des Himalaya aux Indes, en Afghanistan au Pakistan et en Chine et on en trouve aussi en Sibérie. Au total on en compte cinq espèces rattachées au genre Moschus. Au fil des années elles se sont toutes raréfiées, au point d’être aujourd’hui toutes considérées espèces en danger.

Chevrotain (ou daim) porte musc du Cachemire (Moschus cupreus). Mâle en captivité (Photo Nikolay Usik). Leurs 15 kilos de viande ne mériteraient pas le coup de fusil si ne s’accrochaient au derrière des mâles 20 grammes de glande à musc : ses vertus médicinales supposées sont un des fonds de commerce de la pharmacopée asiatique depuis l’antiquité. Comme tous les autres remèdes phares traditionnels, corne de rhinocéros, graine de ginkgo, ambre gris, et tout produit « naturel » pourvu qu’il soit rare, cher, visqueux et malodorant, le musc de chevrotain est un de ses must aux vertus aphrodisiaques qui ne souffrent pas discussion. Pourtant le retour sur investissement est plus qu’aléatoire. Mais ses résultats restent ignorés : curieusement les faillites sont tues. À l’époque moderne, quand est venu le temps de l’industrie de la parfumerie et des cosmétiques, le succès du musc de chevrotain s’est affirmé et sa cote a grimpé : entre 45 000 et 65 000 $ le kilo.
Pour tenter d’enrayer le massacre annoncé des chevrotains porte-musc, la FAO voici déjà plusieurs années a engagé des programmes pour favoriser l’élevage du petit animal à des fins commerciales : http://www.fao.org/docrep/q1093f/q1093f03.htm . Et au Népal, en Chine et aux Indes ses suggestions ont été suivies d’effet : on y trouve des élevages de chevrotain que l’on « trait » régulièrement de leur musc pour fournir la demande.
Certains en concluront que c’est là le résultat marqué de la réussite d’une « gestion d’une ressource naturelle » raisonnée et bien comprise. Pourtant, lorsqu’on a l’occasion d’observer à l’état de nature les chevrotains, ici en Sibérie http://www.youtube.com/watch?v=nw5HZ3uQwO0 on ne peut que s’interroger. Ce cher Jean-Jacques eut sans doute défailli : voilà l’un des animaux les plus paisibles et discrets qui ne se régalent guère que de lichens, d’écorces et quelques feuillages, et le voici si menacé qu’il faut l’emprisonner pour le protéger ?…Alors, on se dit que, comme à propos de tant d’autres, la geôle ne sied guère au chevrotain porte-musc.
Quelles fautes ont commis toutes ces bêtes pour mériter qu’on les enferme derrière des grilles ?
(1) Stephane Ostrowski et al. Musk deer Moschus cupreus persist in the eastern forests of Afghanistan. Oryx, published online October 22, 2014; doi: 10.1017/S0030605314000611
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Un autre barrage

Au Canada, dans le Nord Est de l’Alberta près du lac Athabasca, vu du ciel, on peut voir un barrage très surdimensioné et construit sans permis. L’édifice est long de plus de 850 mètres. Il est parfaitement entretenu, et même chaque année ses promoteurs constructeurs accroissent son emprise sur l’environnement. Les autorités compétentes semblent impuissantes à faire respecter la réglementation en vigueur.

Le plus long barrage construit par des castors (Photo Google Earth).