Histoires de Mammifères

Nous sommes des Mammifères, ne l'oublions jamais !

  • La droite ou la gauche ?

    La droite ou la gauche ?

    Ce n’est pas une question de politique, mais d’usage comme on va le voir : de quelle main, la droite ou la gauche êtes-vous le plus habile ? La réponse est sans appel : 90 % des humains sont droitiers. Qu’importe le sexe, la latitude où ils vivent, les religions qu’ils pratiquent, le milieu culturel où ils naissent et vivent : une très forte majorité utilise en premier reflexe sa main droite pour saisir et se protéger, mastique ses aliments en les mâchant d’abord avec la rangée dentaire droite, et s’il s’agit de sauter, c’est le pied droit qui est  en premier  sollicité et devient pied d‘appel. Et puis, si l’on observe l’implantation des cheveux sur le cuir chevelu, le plus souvent sur l’apex du crâne se dessine  une spire dextrogyre : les mèches de cheveux des nouveaux nés et adultes s’enroulent dans la majorité des cas (environ 90%) dans le sens des aiguilles d’une montre.

     

    Les mains qui se dessinent (1948). Lithographie de M.C. Escher (1898-1972).
    Les mains qui se dessinent (1948). Lithographie de M.C. Escher (1898-1972).
    La spire dextre ou sénestre de la chevelure. Emprunté à Amar J.S. Klar, 2003, in Genetics 165: 269–276.
    La spire dextre ou sénestre de la chevelure. Emprunté à Amar J.S. Klar, 2003, in Genetics 165: 269–276.

    Ainsi les droitiers sont-ils largement majoritaires, et le langage courant en fait même une norme, jusqu’à moquer durement  ceux qui y dérogent : gauche ou sénestre, pas loin de sinistre, sont des adjectifs à forte connotation péjorative.

    Ce qui est troublant est que cette proportion de 9 sur 10 se maintient depuis presque la nuit des temps : les archives fossiles témoignent que nous sommes droitiers depuis au moins deux millions d’années, et une étude de l’usure des dents de néanderthaliens montre que ces contemporains des Homo sapiens, eux aussi l’étaient.

    Qu’en est-il de nos cousins les grands singes ? Tous les Primates sont-ils droitiers de naissance ? La situation apparaît à l’échelle de notre famille moins tranchée. Reconnaissons  que ce type d’étude n’est pas aisé. Aussi dans un premier temps s’est-on penché par commodité sur les habitudes gestuelles d’animaux en captivité, en l’occurrence des chimpanzés.  On peut voir sur les images qui suivent que nos cousins emprisonnés, pour parvenir à leurs fins, grappiller quelques parcelles de beurre de cacahuètes, usent de préférence la main droite

     

    Le but pour ces deux chimpanzés est de pouvoir déguster du beurre de cacahuètes contenu dans le tube en plastique. Photos Williams D. Hopkins (Université du Wisconsin).
    Le but pour ces deux chimpanzés est de pouvoir déguster du beurre de cacahuètes contenu dans le tube en plastique. Photos Williams D. Hopkins (Université du Wisconsin).

     

    Des critiques ont  fait remarquer que le comportement des animaux en captivité est biaisé : et si les chimpanzés que l’on teste avaient la fâcheuse manie, c’est le cas de le dire, d’imiter leur entourage humain et de n’être droitier que par sympathie pour leurs maîtres ?

    Regardons alors les animaux sauvages. Le plus souvent ce qui est observé dans la nature est que chimpanzés et gorilles eux aussi, lorsqu’ils ont à manipuler des objets qui nécessitent l’usage des deux mains, sont plutôt droitiers. Ce n’est pas le cas des orang outans qui sont plutôt gauchers, et d’autres singes montrent aussi cette préférence dans l’usage de leurs mains et pieds.

    Mes collègues généticiens de Montpellier se sont souciés de déceler quelle pression de sélection pourrait être à l’origine du maintien de ce biais dans la gestuelle (1). Ils avancent l’ hypothèse que la rareté des gauchers leur procure deux types d’avantage : ils sont capables de faire certaines manipulations plus difficiles voire impossibles pour un droitier ;  il faut donc qu’ils gardent cet avantage, car si la proportion de gauchers augmente, ils le perdent. C’est ainsi que les sportifs gauchers au tennis et au ping-pong, à l’escrime,   sont très appréciés, au point que la proportion de champions gauchers dépassent dans certaines disciplines la norme attendue. Le fait de faire s’affronter dans des combats de boxe, des matchs de tennis et autres compétitions individuelles un droitier et un gaucher rend plus difficile les prédictions sur les chances de victoire de l’un ou l’autre. A moins que le droitier n’ait été soumis à un entrainement spécifique, mais alors il faut en informer les parieurs puisqu’ il est plus difficile de faire des pronostics lorsque s’affrontent droitiers et gauches en combat singulier.

    Les mêmes auteurs ont aussi  étudié les actions punitives en vigueur dans des ethnies africaines où le crime de sang est la conclusion logique d’un conflit familial ou tribal, et ce pour une époque où ces populations étaient peu touchées par la civilisation moderne. Pour exécuter l’adversaire, on usait alors de couteaux, machettes et autres outils contondants. Une étude des aptitudes gestuelles des criminels et des résultats obtenus  montre que les gauchers se montraient beaucoup plus efficaces et habiles dans l’exécution de leurs projets criminels que les droitiers. Cela est resté vrai tant que ces sociétés n’ont pas eu accès aux armes à feu (pistolets, fusils, etc..). Mais à partir de la période où ces objets deviennent disponibles, il y a rééquilibrage entre criminels gauchers et droitiers et ces derniers deviennent tout aussi performants que les gauchers.  Il y a rééquilibrage entre criminels gauchers et droitiers du point de vue des succès que les deux groupes obtiennent, et ces derniers se montrent aussi efficaces que les gauchers. D’une certaine façon, le phénomène s’inscrit dans un processus que résume l’adage « c’est la rançon du progrès ».

     

    Envisageons maintenant le mode d’implantation des cheveux sur le crâne qui peut épouser une spire dans le sens dextre ou sénestre. L’héritabilité génétique de ce caractère fait peu de doute pour Amar J.S Klar, le spécialiste le plus en vue sur la question. Cependant sa répartition à l’échelle de la population mondiale reste mal comprise, aussi reste-t-il  très prudent (2). Il dit avoir constaté dans la population nord américaine blanche que les « non droitiers » représentent 8.4 % des cas, chiffre proche du 1/10 constaté pour ceux qui préfèrent en première intention faire usage de leur main gauche. Il a aussi relevé dans 5%  des cas une double spire occipitale, gauche et droite

     

    Chevelure à deux spires, l’une dextre, l’autre sénestre. Figure 2 in référence 2
    Chevelure à deux spires, l’une dextre, l’autre sénestre. Figure 2 in référence 2

     

    Par ailleurs, à l’occasion d’un voyage au Japon, la simple observation des passagers qui avec lui attendaient dans un aéroport, lui a permis de constater que les chevelures des japonais sont pour moitié dextres et pour moitié sénestres !

    Reconnaissons que ce type d’étude est difficile, car les artisans coiffeurs par les artifices capillaires qu’ils peignent et laquent ne facilitent pas la tâche des observateurs.

     

    Je crois que nous ne viendrons pas à bout de ce vaste problème « pourquoi tant de droitiers » dans cette trop courte chronique. Certes nos ancêtres poissons étaient d’apparence animaux très symétriques, le droit ne l’emportant pas à première vue sur le gauche. Mais l’étaient-ils vraiment ? Comme en toute chose, il y a le paraître et l’être. De ce point de vue, l’homme de Vitrure de Léonard de Vinci, modèle d’équilibre et de symétrie, expose lorsqu’on l’écorche, une réalité bien différente puisque est mise en lumière l’asymétrie de la distribution de ses organes internes.

     

    La symétrie parfaite de l’homme de Vitrure de Léonard de Vinci si on l’écorche révèle la dissymétrie de distribution de ses organes internes. D’après la figure 2.1 in L.I. Held Jr., 2009, Quirks of human anatomy. Cambridge University Press.
    La symétrie parfaite de l’homme de Vitrure de Léonard de Vinci si on l’écorche révèle la dissymétrie de distribution de ses organes internes. D’après la figure 2.1 in L.I. Held Jr., 2009, Quirks of human anatomy. Cambridge University Press.

     

     

    Main droite ou main gauche, spire capillaire droite ou gauche, foie à droite, cœur plutôt à gauche, avec le pancréas, l’estomac et l’intestin, deux lobes de poumon à gauche et trois à droite, sans compter les deux lobes du cerveau qui sont aussi dissymétriques, et chacun destiné à des tâches fort différentes. Le droit assure celles de simple gestion des acquis, le gauche, chez les droitiers, se livre à des activités plus spéculatives, susceptibles d’engager vers l’innovation, voire la rêverie, et surtout il est le siège de la parole… Pour autant les gauchers ne sont pas muets, heureusement…

     

    Décidemment, ce billet ne peut être  que le premier épisode d’un feuilleton. Et quitte à déplaire, je m’engage à ne privilégier ni la droite ni la gauche : la politique sera absente de ces exposés ,  je tiendrai promesse, jusqu’à risquer mon siège.

     

    A suivre…

     

    (1) C. Faurie & M. Raymond. 2013. The fighting hypothesis as an evolutionary explanation for the handedness polymorphism in humans : where are we ? . Ann. N.Y. Acad. Sci. 1288 (2013) : 110–113.

     

    (2) Klar AJ. 2014. Handedness, dexterity, and scalp hair whorls. Ann Cardiothorac. Surg. 2014 Jan 04. doi: 10.3978/ j.issn.2225-319X.2014.02.01

  • L’amour dans l’eau

    L’amour dans l’eau

    Le sexe des Cétacés va être sur la sellette, et le sujet : comment se dresse-t-il et parvient-il à ses fins ? C’est de celui des mâles bien sûr qu’il s’agira. Une réponse vient de tomber : l’érection du pénis des baleines, cachalots et dauphins est facilitée par  l’ancrage de la musculature de l’organe viril sur les os vestigiaux du bassin, témoin de leur passé terrestre plus qu’antédiluvien : il y a 50 millions d’années, les Archéocètes (=ancêtres des baleines) avaient des jambes (1).

    L’itinéraire paléontologique de ces tétrapodes d’abord terrestres, qui peu à peu se sont adaptés au milieu aquatique, et sont devenus les géants des mers, est bien documenté http://www.dailymotion.com/video/x22uizv_incroyables-cetaces-visite-de-l-exposition_animals?start=51

    C’est sur  les rives de la Téthys que commence leur histoire, cet océan du passé qui verra naître Alpes et Himalaya et dont la Méditerranée est le souvenir. Des prédateurs jusque là ordinaires animaux terrestres se jettent à l’eau. Au fil des millions d’années ils deviendront inféodés à leur nouveau  milieu.

    D’abord ils ressemblent à de grosses loutres à museau de dauphin qui vivent dans les estuaires des fleuves et se nourrissent de poissons. On en trouve les restes dans les sédiments éocènes (50 millions d’années) du Pakistan et du nord de l’Inde. Leurs membres antérieurs, vont peu à peu se transformer en palettes natatoires. Pour leurs « jambes », devenus gouvernails dans un premier temps, elles régressent, et sont bientôt un poids inutile, jusqu’à disparaître. Pourtant, dans la cavité abdominale, on trouve les vestiges du bassin qui les soutenait, la ceinture pelvienne : ce sont quelques os flottants d’apparence inutile, situés à l’arrière du corps, sous la colonne vertébrale. Cette régression des membres inférieurs se produit en un laps de  temps assez court que  les paléontologues estiment à 8 millions d’années. Pour autant, les os résiduels du bassin eux sont toujours présents chez les espèces plus récentes, alors qu’elles ont perdu leurs membres inférieurs depuis plus de 30 millions d’années. Et pour les muséologues qui exposent des squelettes de baleine, ce pelvis résiduel  est un peu un défi : comment accrocher ces objets flottants sous la colonne vertébrale de ces immenses squelettes, en général suspendus aux cintres de la voute des galeries qui les abritent ? À Rouen on a résolu le problème.

    Rorqual du Musée de Rouen. À l’arrière on peut voir les deux os pelviens suspendus sous la colonne vertébrale
    Rorqual du Musée de Rouen. À l’arrière on peut voir les deux os pelviens suspendus sous la colonne vertébrale

     

    Squelette de baleine. A = omoplate ; B = membre antérieur (humérus, radius, cubitus, main) ; C = os pelviens.
    Squelette de baleine. A = omoplate ; B = membre antérieur (humérus, radius, cubitus, main) ; C = os pelviens.

    Mais alors si ces os vestigiaux persistent chez tous les Cétacés  y compris les actuels (90 espèces, deux font  exception), il est probable qu’ils ont une fonction. C’est l’hypothèse faite par un groupe de chercheurs qui étudient la vie des baleines. Précisons d’emblée que leurs études et observations sont très scientifiques, et ont peu à voir avec ce tourisme animalier qui depuis quelques années prospère : des esquifs de tout type, chargés à ras bord de clients, poursuivent de leur curiosité dans leurs ébats les plus intimes baleines, dauphins et marsouins.

    Dans le golfe du Saint Laurent, , sur les côtes d’Afrique du Sud et au large  de l’Ile Maurice on les assiège et filme. Ainsi une foule émoustillée de tout sexe et nationalité s’enthousiasme de ces exploits sexuels de grande taille. Un tourisme animalier « hot » a vu le jour, qui s’émerveille et se régale des glissades aquatiques, des sauts, pirouettes et de leurs conclusions : ces coïts révèlent la taille, l’agilité et la force du pénis des géants des mers, et suscitent l’admiration des spectatrices et spectateurs. http://www.youtube.com/watch?v=sjoufW5NyFk

     

    Ici ce sont les cabrioles des dauphins de Maurice que l’on admire (2).

    http://vimeo.com/87110249

    Pour ma part, je n’ai jamais eu l’occasion, et l’indiscrétion,  d’assister à de tels sauvages accouplements. Mais je garde le souvenir de mes visites d’étudiant au musée d’anatomie de la faculté de médecine de Montpellier, il y a un demi siècle. C’était alors un lieu abandonné, poussiéreux, d’une grande tristesse.  Les vitrines au vernis écaillé offraient à la vue des visiteurs différentes catégories de « monstres » : des écorchés d’Honoré Fragonard, des bocaux avec des bébés ou agneaux mort-nés à plus d’une tête, différentes autres curiosités anatomiques pathologiques. Mais lorsque après avoir graissé la patte du concierge, nous réussissions à nous introduire et entrainer nos amies dans ce lieu hors du temps, l’attraction principale que nous les invitions à admirer était un objet naturalisé étiqueté « pénis de baleine », un pieu de plus d’un mètre. De nos jours, l’objet de collection le plus aisément visitable du lieu est sa magnifique porte en bois. Alors, faisons un petit voyage plus au nord pour jeter un œil sur le musé du pénis de Reykjavík.

     

    Une vue de la collection du  Musée du pénis de Reykjavík (Islande) où l’on peut admirer plusieurs pénis de Cétacés naturalisés aisément identifiables.
    Une vue de la collection du Musée du pénis de Reykjavík (Islande) où l’on peut admirer plusieurs pénis de Cétacés naturalisés aisément identifiables.

    La taille du membre viril de ces animaux marins laisse imaginer une puissance sexuelle en rapport avec la difficulté que l’on suppose à embrasser un partenaire au milieu de l’eau. Car où et comment s’agripper l’un l’autre, et s’arque bouter pour arriver à ses fins alors que l’on est quasi manchot et qu’il faut se tenir à flots ? Il n’est guère que la vigueur d’un pénis bien soutenu et musculeux pour assouvir  son désir et faire l’amour.

    C’est en résumé la question que ce sont posés les scientifiques de différentes universités et institutions (1).

    Ils constatent en premier lieu que toutes les espèces de Cétacé vivantes, à deux exception près (2 sur 92), possèdent deux os pairs du pelvis. L’étude anatomique précise des os pelviens et des organes qui s’y attachent montre que chez le mâle ils ont une importante fonction lors de l’érection du pénis : c’est sur la paire d’os pelviens que s’enracinent les deux corps caverneux du pénis. Ceux-ci devenus turgescents par un afflux sanguin au moment du coït, gonflent et roidissent le pénis. Ainsi son érection a-t-elle une forte assise, et comme on a pu l’observer sur la vidéo précédente, les baleines en particulier « manoeuvrent » leur pénis  avec une habileté certaine leur membre,  qui est d’ailleurs très souple : à l’opposé d’autres mammifères, en particulier les carnivores, le pénis des cétacés n’est pas soutenu par un os pénien (baculum).

     

    Anatomie d’un grand dauphin mâle. Les pattes arrières sont absentes, et le bassin est réduit  à deux os pairs de 11 centimètre de long, alors que la longueur totale de l’animal est d’environ 3 mètres. En médaillon (B) on a figuré un des os du pelvis (couleur crème) et le corps caverneux du pénis qui s’ancre sur le pelvis ainsi que le muscle rétractile (rose). En C des photos scanner des deux os pelviens en vue dorsale. Figure 1 in référence (1).
    Anatomie d’un grand dauphin mâle. Les pattes arrières sont absentes, et le bassin est réduit à deux os pairs de 11 centimètre de long, alors que la longueur totale de l’animal est d’environ 3 mètres. En médaillon (B) on a figuré un des os du pelvis (couleur crème) et le corps caverneux du pénis qui s’ancre sur le pelvis ainsi que le muscle rétractile (rose). En C des photos scanner des deux os pelviens en vue dorsale. Figure 1 in référence (1).

    Des études statistique montrent que, à l’échelle du groupe, la longueur du pénis est fonction de la longueur des os pelviens : les espèces pourvues d’os pelviens les plus longs ont aussi le pénis le plus allongé. Mais la morphologie générale du bassin chez les cétacés reste assez monotone, et en général les os pelviens sont d’une taille comparable aux dernières côtes de la cage thoracique.

     

    Silhouettes des os pelviens (bas) et des dernières côtes thoraciques (haut) de différents Cétacés. De gauche à droite : baleine bleue, rorqual, baleine à bec, dauphin de l’Amazone, marsouin, orque, grand dauphin, dauphin du cap. (taille non respectée). D’après partie de la figure  2 in référence (1).
    Silhouettes des os pelviens (bas) et des dernières côtes thoraciques (haut) de différents Cétacés. De gauche à droite : baleine bleue, rorqual, baleine à bec, dauphin de l’Amazone, marsouin, orque, grand dauphin, dauphin du cap. (taille non respectée). D’après partie de la figure 2 in référence (1).

    Mais alors qu’en est-il des femelles qui elles aussi ont des os pelviens ? Ce sont les muscles et autres tissus clitoridiens qui y sont ancrés. Mais pour le moment on ignore si cette situation anatomique favorise les qualités d’accueil de l’organe sexuel féminin. Il ne faut guère s’étonner de cette lacune dans les connaissances : les chercheurs impliqués dans ces études sont tous du genre masculin. En féminisant les équipes, peut-être avancera-t-on sur la question.

    En conclusion, cette étude montre que la sélection sexuelle peut avoir une incidence sur l’anatomie interne, en particulier celle qui contrôle les organes génitaux mâles. Cette importante et nouvelle fonction  qui accorde un rôle de soutien aux tissus érectiles du pénis, peut expliquer pourquoi les Cétacés n’ont pas perdu au cours de leur histoire et leur évolution les os pelviens

     

    (1) Dines, J. P, E. Otárola-Castillo, P. Ralph5, J. Alas, T. Daley, A. D. Smith, M. D. Dean.  Sexual selection targets cetacean pelvic bones. Evolution (sous presse).

     http://dx.doi.org/10.5061/dryad.[NNNN)

     

    (2) Pour plus d’aventures baleinières avec de nombreuses vidéos :

    http://www.reseaucetaces.fr/

     

  • « Vivons bourrés » conseille le ptilocerque

    « Vivons bourrés » conseille le ptilocerque

    C’est la devise adoptée par le ptilocerque de Malaisie, petit mammifère nocturne  qui au demeurant ne semble guère souffrir de son penchant à l’éthylisme : chaque nuit, il butine les bourgeons floraux d’un palmier. Ce nectar titre 3.8% d’alcool, un record dans la production naturelle d’éthanol par un végétal. Un Homo sapiens ordinaire serait affecté par une telle dose. Ce n’est pas le cas du ptilocerque : il ne montre aucun signe d’ébriété, et n’a pas à redouter la cirrhose du foie.

    Le fait est connu depuis plusieurs années (1). Mais il se trouve qu’il vient d’être réactualisé avec la parution d’un ouvrage d’un professeur de  Biologie Intégrative de l’université de Berkeley, Robert Dudley, intitulé The Drunken Monkey (University of California Press). L’auteur soutient la  thèse que ce fléau chez les humains qu’est l’alcoolisme est la conséquence logique de l’histoire évolutive profonde de notre lignée. Et il prend à témoin nos ancêtres Primates les grands singes apparus voici une vingtaine de millions d’années, grands amateurs de fruits bien mûrs, voire suris.

    Or il se trouve que le ptilocerque de Malaisie appartient à un rameau que les spécialistes de phylogénie des mammifères considère proche de la racine des Primates dont nous sommes le plus beau fleuron. Il y a 55 millions d’années, la lignée des ptilocerques s’est détachée du tronc commun des Mammifères en même temps que celle des Primates, au début du Tertiaire.

    Alors se pose la question : et si l’attrait pour  les boissons fortes si fréquent dans le genre humain faisait partie de notre fardeau phylogénétique ?

    La lecture de ce livre et l’arrivée prochaine du vin nouveau et de ses bulles m’incitent à faire quelques observations sur la nature de l’alcoolisme chez les mammifères, et quelles leçons en tirer.

    Les mammifères sauvages, quels qu’ils soient, montrent un goût prononcé pour les produits fermentés nous disent tous les naturalistes. Mais il s’agit dans tous les cas répertoriés d’un alcoolisme accidentel, une cuite surprise. Et on peut même dire que c’est la fréquentation des humains qui incite et provoque ces accidents alimentaires. Je propose une revue de la question en quelques exemples illustrés.

    QUELQUES CAS D’ALCOOLISME ACCIDENTEL

    Le premier est celui d’un élan, grand herbivore nordique, qui a abusé des pommes fermentées qui gisaient au pied d’un arbre dans un verger urbain. Cela se passe en Suède, près de la capitale, Stockholm. Une vidéo montre qu’on a du sacrifier le pommier pour libérer l’animal, et qu’après avoir cuvé son ersatz de cidre, l’élan ne s’est guère montré reconnaissant. http://www.youtube.com/watch?v=bFA-h6YHZOg

    ElanBourré

    L’autre cas nous montre un gorille femelle qui a dévoré des pousses de canne à sucre fermentées. La pauvre bête, manifestement enivrée, s’est effondrée dans la plantation sur le lieu de ses libations involontaires.

    Gorillebourrée

    Dans les deux cas c’est le goût de suri de pommes trop mûres ou de tiges sucrées fermentées, et la promesse d’un repas riche en sucres,  qui ont attiré les animaux à se gaver de fruits défendus jusqu’à sombrer dans l’hébétude et la somnolence.

    Eu égard les lieux fréquentés, on peut considérer qu’il s’agit d’accidents de santé domestiques.

    Dans la nature, il a été observé de longue date que gorilles, chimpanzés, orang outangs et d’autres recherchent les fruits mûrs qu’ils apprécient plus que tout autre. Il semble même que des itinéraires soient régulièrement suivis, voire mémorisés d’une année l’autre, et même transmis aux proches, parce qu’ils conduisent à des vergers naturels.  Lorsque la saison est favorable, ils sont visités et exploités.  Il est probable que les vapeurs d’éthanol que dégagent les fruits en voie de pourrissement guident les animaux dans leur quête. Qu’ils puissent mémoriser d’une saison l’autre ces itinéraires reste à prouver mais est très possible.

    Les fruits tropicaux les plus répandus sont ceux des palmiers (plus de 2000 espèces) et des figuiers ( 750 espèces). L’indice de maturité le plus sûr est la couleur du fruit et les grands singes s’y fient, avec sans doute les mêmes critères visuels dont nous usons pour choisir un alcool fort.

     

    Étalage de fruit et de liqueurs fortes. Composition inspirée de l’ouvrage de Robert Dudley (planche 1 et 10).
    Étalage de fruit et de liqueurs fortes. Composition inspirée de l’ouvrage de Robert Dudley (planche 1 et 10).

     

    Mais l’état de pourrissement des fruits dégagent des vapeurs d’éthanol qui constituent un guide olfactif très précieux pour la quête de fruits sucrés dans la forêt tropicale dense et obscure. Maturité du fruit est synonyme de richesse en sucre, et donc de forte teneur énergétique.  Les fruits sucrés sont la spécialité de la zone  tropicale en Afrique, Asie et Amérique du Sud où vivent les singes, alors qu’en zone tempéré, dont ils sont absents, le plus souvent les fruits sauvages sont huileux ou farineux.

    Concernant l’éléphant d’Afrique il faut tordre le cou à une vieille légende :  non les éléphants ne se gavent pas de fruit pourris, en particulier ceux du marula : ils les cueillent  mûrs sur l’arbre et jamais ne les ramassent à terre à demi pourris. Par ailleurs,  ils les digèrent très bien ! Le marula est un arbre d’Afrique du Sud dont les fruits dégagent une forte odeur de térébenthine. Confitures, gelées et liqueurs de marula sont des spécialités locales prisées…par les humains.

    Cette histoire d’éléphants titubants n’est qu’un attrape touriste parmi d’autres. On dit même que les zoulous en ont régalé les oreilles naïves des afrikanders voici plus de deux siècles ! Elle perdure et figure encore dans les brochures des voyagistes alors qu’elle ne repose que sur des racontars de bistrots. Ce qui est vrai est que le fruit du marula est distillé et donne une liqueur agréable. Mais pour enivrer un éléphant, il faudrait qu’il ingère 1400 fruits pourris de marula ! http://news.nationalgeographic.com/news/2005/12/1219_051219_drunk_elephant.html

    En revanche il est avéré qu’une horde d’une cinquantaine d’éléphants d’Asie a ravagé et pillé une boutique d’un gros bourg de l’est de l’Inde pour s’abreuver de ses réserves en alcool. http://www.telegraph.co.uk/news/picturegalleries/picturesoftheday/10382133/Pictures-of-the-day-16-October-2013.html

    Comme précédemment, c’est la fréquentation de la civilisation des hommes qui a induit l’incident.

     

    Toutes ces cuites occasionnelles, qu’elles soient d’élan, de gorille ou d’éléphant, n’ont rien à voir avec ce que l’on observe chez le ptilocerque de Malaise et quelques autres mammifères de la même île. Car comme nous allons le voir, pour eux l’éthanol est devenu un aliment parmi d’autres, et peut-être même plus riche que les autres.

     

    L’ ALCOOLISME CHRONIQUE ALIMENTAIRE du PTILOCERQUE

    L’alcoolisme observé chez le ptilocerque est en effet installé, et s’il peut être qualifié de chronique, il n’a rien d’une pathologie en devenir. L’éthanol consommé fait partie de son régime alimentaire quotidien. Le petit animal chaque nuit va se gaver du nectar des fleurs du palmier bertam  (Eugeissona tristis) qui fleurit toute l’année.

    BertamPalmier

    Le regard sévère de ce ptilocerque (=plume-queue) ne dit rien de son addiction.
    Le regard sévère de ce ptilocerque (=plume-queue) ne dit rien de son addiction.

     

    Si j’ai fait figurer le petit animal et la production florale et fruitière du palmier côte à côte, c’est qu’ils vont de pair : l’éthylisme de l’un est lié  à la production de nectar floral de l’autre tout au long de l’année. C’est une relation mutualiste qui s’est établi entre les deux : le végétal  profite de ces visites qui assurent la dispersion de ses ses grains de pollen aux arbres voisins transportés dans les babines, moustaches et poils du ptilocerque.

    Le ptilocerque deux heures par nuit profite de la production florale, mais il n’est pas le seul. Il peut être doublé la nuit sur ses lieux de visite par le toupaye, qui lui se  nourrit des mêmes productions une heure et quart. Le jour les fleurs connaissent d’autres visiteurs. Ce sont un petit primate, le loris, des rongeurs muridés, souris et rats et un rongeur sciuridé (écureuil). Au total ce sont sept espèces de mammifères qui s’abreuvent des productions alcoolisées des fleur de bertam. En échange elles ont un rôle de pollinisateur très efficace, et favorisent la reproduction chez le palmier.

    Les doses d’éthanol absorbés par ces mammifères de Malaisie sont très élevées si on les met en parallèle avec celles qu’un humain en bonne santé peut assimiler sans dommage. Les autorités sanitaires préconisent que pour les humains la consommation d’alcool quotidienne d’éthanol ne doit pas dépasser l’équivalent de deux verres de vin pour une femme, quatre pour un homme. Dans la forêt malaise, il est en premier lieu fait abstraction du sexe, du moins s’il s’agit de s’alimenter. Et on a pu montrer par des calculs d’équivalence  poids du corps et volume d’alcool absorbé, que  les ptilocerques  (50 g) et loris (650 g) des deux sexes pouvaient en douze heures absorber sans dommage et ce de façon répétée, quotidienne, à longueur d’année, l’équivalent de neuf  verres de vin chaque 12 heures de nuit.

    La clé du mystère de cette coopération heureuse entre des mammifères qui tiennent bien l’alcool et un palmier qui diffuse grâce à eux son pollen tient en quelques mots : une histoire évolutive commune amorcée pour certains, le ptilocerque, voici plus de 50 millions d’années, pour d’autres, rats et souris il y a une quinzaine de millions d’années.

     

    Nous autres humains n’avons pas le même passé alimentaire  que ptilocerques et compagnie , loin de là, maintenus par les hasards de l’histoire en  situation insulaire, dans une forêt tropicale humide où prospère depuis 70 millions d’années le palmier bertam, leur plus délicieuse ressource alimentaire. C’est cette « cohabitation » de longue date qui leur a permis d’acquérir les facultés métaboliques de tolérance et même d’assimilation qui font qu’ils consomment sans en souffrir de grande quantité d’éthanol.

    L’histoire des grands singes, la notre,  est toute différente. Beaucoup ont quitté les forêts tropicales humides et ont colonisé les savanes arborées, en particulier nos ancêtres les plus proches, voici 7 à 5 millions d’années. Dans le même temps, ils ont opté pour un régime alimentaire éclectique, la consommation de fruits devenant accessoire. S’ils ont gardé le goût du sucre, les nouveaux environnements qu’ils ont fréquenté n’en fournissaient guère. Aussi, c’est plus la chasse que la cueillette de fruits sucrés qui a nourri nos ancêtres.

    Et voilà que c’est produit la révolution de l’agriculture il y a une dizaine de milliers d’années. La production d’orge, de mil, de blé, de seigle, puis la culture de la vigne ou la  fermentation de miel ont permis assez rapidement ( 9000 ans) de fabriquer les premières boissons alcoolisées. Le premier alcoolique dûment répertorié par l’Histoire est Noé, ce Commandant Cousteau avant l’heure de la biodiversité en péril. Depuis lors, la consommation d’alcool s’est propagée dans toutes les cultures, et on peut dire que l’alcool a un rôle social important dans nos sociétés : l’alcoolisme fait partie de toutes les civilisations. Il est vrai que l’alcool permet de surmonter le stress de la vie en société et délie les langues : in vino veritas. Pour autant, nous ne sommes pas adaptés à une forte consommation d’alcool, et il faudra encore bien du temps pour que nous espérions acquérir des capacités d’assimilation de l‘éthanol comparables à celles du ptilocerque et autres  petits mammifères de la forêt malaise…

    N’oublions pas les recommandations de l’Autorité Sanitaire : 2 à 4 verres par jour pour les adultes. Ne nous cachons pas derrière l’adage pasteurien : « Buvez du vin et vivez joyeux » : il ne faut pas dépasser la dose prescrite, et ce graphique extrait de l’ouvrage  de Robert Dudley est particulièrement éclairant sur les dangers de l’alcoolisme : au delà de 2 à 4 verres quotidiens, l’alcool de bénéfique voire nécessaire devient toxique, et à terme est de fait un poison mortel.

    Risque de mortalité en fonction de la consommation quotidienne d’alcool chez les humains. (Figure 3 in « the drunken monkey «  de Robert Dudley.
    Risque de mortalité en fonction de la consommation quotidienne d’alcool chez les humains. (Figure 3 in « the drunken monkey « de Robert Dudley.

    Aussi en conclusion de ce billet, je me dois de préciser que son titre en forme d’invite est une adresse aux seuls membres de l’engeance malaise : « les ptilocerques parlent aux ptilocerques ! ».

    Pour les humains, d’évidence l’abus d’alcool nuit.  Faire appel à un passé plus qu’antédiluvien pour justifier nos tendances vers l’éthylisme est oublier que la consommation excessive d’alcool chez les humains n’est pas naturelle, elle est culturelle.

     

    (1) F. Wiens, A Zitzmann, M.A. Lachance, M. Yegles, F. Pragst, F. M. Wurst,

    D. von Holst, Saw Leng Guan, and R. Spanagel. 2008.  Chronic intake of fermented floral nectar by wild treeshrews. P.N.A.S., vol. 105 : 10426–10431

     

  • Trop de chats en Suisse ?

    Trop de chats en Suisse ?

    Trop de chats nuit. C’est ce que vient de décréter une société helvète de protection  des animaux. Au train où vont les affaires dans ce  pays, il n’est pas impossible que des citoyens de la Confédération décident que la question mérite que soit organisée une votation.

    En Suisse vivent 1.4 millions de chats au crochet des 8 millions de bipèdes qui assurent leur subsistance. Et il semblerait que la démographie des félins soit en passe de surprendre celle des humains. « Les chats m’inquiètent » ont déclaré certains.

    Voyons les chiffres. À Zurich, ville des Banques, on compte 220 chats au kilomètre carré. C’est peu, si l’on songe que Rome, le Saint-Siège, est beaucoup plus peuplée : elle héberge et nourrit plus de 2000 félins dans le même espace. Quant à La Mecque, je n’ose avancer un chiffre, sachant que le chat fut l’animal préféré du Prophète.

    Cependant ce sont moins les chats des villes que les chats des champs que l’on redoute. Et dans ce pays montagneux qu’est la Suisse, on aime avant tout la nature naturelle. Bien que gavés de croquettes, les chats sont des chasseurs vagabonds insaisissables : ils pillent les nids, tuent les lézards, les portées de tout animal sauvage, jusqu’à triomphalement rapporter leurs prises à leurs maitres, et la déposer en hommage sur leur paillasson.

    Pour parer à la montée en puissance de la démographie féline, certains préconisent une politique qui ailleurs a fait ses preuves, celle du chat unique : chaque foyer suisse ne pourra abriter et élever qu’un seul minou. http://www.20min.ch/ro/news/suisse/story/Un-chat-au-max-par-foyer-pour-prot-ger-leurs-proies-23716865

    Mais en tout bien tout honneur, et surtout sans arrière pensée gastronomique : il se trouve que je viens  de découvrir qu’en Suisse, il n’y a pas que dans les gargotes mal famées que les chats se retrouvent au menu. Et le petit dessin ci dessous publié sous les crayons de Ben par l’association SOS Chats http://www.soschats.org/ nous rappelle qu’il existe bien ancrée dans les mœurs du pays une tradition culinaire aussi cruelle et désuète que la mise à mort de bovidés en Espagne et dans le Sud de la France, ou les combats de gallinacées ailleurs. En Suisse, chats et chiens peuvent être des plats de résistance goutés.

     

    Dessin de Ben en soutien de la cause féline et canine  réalisé pour SOSchats
    Dessin de Ben en soutien de la cause féline et canine réalisé pour SOSchats

    En quelle occasion est-elle apparue ? En période de disette ? Lors de concours gastronomiques où les participants étaient invités à faire preuve d’originalité voire d’exotisme ? Cette « mode » est forcément relativement récente : le chat n’est devenu fréquent dans les foyers en Europe qu’au début du Moyen Age.  Et il a gagné ses lettres de noblesse en livrant combat aux rats et à la peste,  et aussi aux souris et mulots  pour sauver les récoltes dans les greniers. Certes pendant le siège de Paris en 1870 il a pu être servi à table, comme il le fut sous l’Occupation en France.

    Mais après tout, tenter de trouver une explication à ce type de « tradition » aussi cruelle qu’idiote n’est-ce pas essayer de justifier ce qui ne peut pas l’être. Humour et dérision sont les seules réponses qui vaillent.

     

  • La loi de miction des mammifères

    La loi de miction des mammifères

    21 secondes ­­ plus ou moins 13, c’est le temps que consacre en moyenne un mammifère mâle ou femelle à une miction, qu’il s’agisse d’un petit chat(te) (3 kg), ou d’un énorme éléphant(e) (5000 kg) : la taille et le poids ne comptent guère, pas plus que la longueur de l’urètre ou le sexe. Telle est la conclusion d’une étude menée sur un lot d’animaux de zoo par des spécialistes de la mécanique des fluides (1).

    Pour éliminer les déchets sanguins filtrés par les reins et accumulés dans la vessie, les mammifères urinent. La miction a d’autres fonctions : reconnaissance entre espèces, marquage du territoire, indication du sexe, et pour les femelles état de la maturité sexuelle.

    L’urine des mammifères est un liquide de densité et viscosité voisines de l’eau, et un groupe de physiciens naturalistes s’est attaché à comprendre les conditions dans lesquelles elle s’effectue. Ils ont eu la surprise de constater que le temps d’écoulement du fluide urinaire est quasiment le même quelle que soit la taille de l’animal. Dès lors cela signifie que la construction du système urinaire doit respecter des lois  de proportionnalité strictes : à l’échelle du groupe, vessies et conduits urinaires doivent être isométriques. Ainsi les plus grands  doivent avoir un urètre plus long, pour que soit accélérée par la force de gravitation la vitesse d’écoulement de l’urine, alors que chez les plus petits, où la miction se réduit à quelques jets, l’urètre est court. Et de fait, les connaissances anatomiques révèlent que chez les premiers, les conduits urinaires sont aux dimensions d’un conduit d’évacuation de lavabo, alors que chez les seconds leurs proportions égalent celles d’une  paille de verre de bistrot.

    Les physiciens qui ont mis en équation le problème l’ont abordé avec leur savoir théorique, mais n’ont pas craint de se conduire en expérimentateurs avertis comme le montre les images ci-dessous et cette vidéo : https://www.youtube.com/watch?v=9jCoo6rooCM

    Quelques uns des animaux objets de l’étude : un chien, une chèvre, une vache et un éléphant urinant. Les jets d’une part ont même aspect, et comme le montre les études expérimentales, mêmes durées : 21 secondes ¬¬± 13. Fig. 1a à 1d de référence 1.
    Quelques uns des animaux objets de l’étude : un chien, une chèvre, une vache et un éléphant urinant. Les jets d’une part ont même aspect, et comme le montre les études expérimentales, mêmes durées : 21 secondes ± 13. Fig. 1a à 1d de référence 1.

    La loi de miction qu’ils ont mis en évidence est empirique car elle se fonde sur des données expérimentales. Dès lors peut-être pour le matheux pur et dur ne mérite-t-elle que peu d’attention, alors que  à l’inverse, le naturaliste s’en émerveille. C’est peut-être pour cette raison que les chercheurs pour mieux convaincre n’ont pas hésité à modéliser leurs observations, se fondant sur leur savoir théorique longuement exposé dans les annexes de ce travail, et que résume le schéma ci-dessous.

    Les temps de miction observés en fonction du poids  ont été portés sur ce diagramme. La  droite en pointillé correspond à l’équation théorique qui illustre le modèle de la loi de miction des mammifères exprimée dans la formule (8) page 13 du Supplément d’information ( Fig. 1h in référence 1). Cette droite a même pente que la droite expérimentale qui elle est décalée vers le haut d’un facteur ~ 2 : voir commentaire (2).
    Les temps de miction observés en fonction du poids ont été portés sur ce diagramme. La droite en pointillé correspond à l’équation théorique qui illustre le modèle de la loi de miction des mammifères exprimée dans la formule (8) page 13 du Supplément d’information ( Fig. 1h in référence 1). Cette droite a même pente que la droite expérimentale qui elle est décalée vers le haut d’un facteur ~ 2 : voir commentaire (2).

    En conclusion, ils soulignent que leur étude va contribuer à améliorer tout  diagnostic lié aux problèmes de miction rencontrés dans les cabinets vétérinaires, et aussi, pourquoi pas, chez les humains.  Dans la mesure où l’hydrodynamique du système urinaire devient mieux comprise, il est plus aisé de palier à ses carences.

    Je crois pour ma part qu‘en réalisant leur projet, ce groupe de travail a du aussi bien s’amuser. Ne seraient-ils pas, sans l’avouer, candidats à un IgNobel Prize ?

    1. Patricia J. Yang, Jonathan C. Pham, Jerome Choo1 and David L. Hu. 2014, Law of Urination: all mammals empty their bladders over the same duration, arXiv:1310.3737v3 [physics.flu-dyn] 26 Mar 2014
    2. Certes les données suivent bien la théorie en terme d’allométrie. Mais le décalage d’un facteur  2 de la courbe indique  que la prédiction de la durée de miction souffre d’une sous estimation d’environ 50 % (Commentaire de mon ami Gilles Escarguel que je remercie).
  • Les narvals sont très sensibles, surtout les mâles

    Les narvals sont très sensibles, surtout les mâles

    Pourquoi les mâles des narvals ont-ils cette très longue et fine défense spiralée aux bords des lèvres ? Ce n’est ni pour s’entretuer, ni percer la glace de la banquise, encore moins naufrager des navires viennent de répondre un groupe de chercheurs. Cette canine hypertrophiée cache une véritable sonde chimique qui renseigne le cétacé sur le taux de salinité et la température des eaux arctiques qu’il fréquente (1). Ainsi est-il informé de l’état de la banquise sous laquelle il croise : est-elle prête de s’ouvrir et de dégeler, ou au contraire y-a-t-il un risque qu’elle se referme et s’épaississe au-dessus de sa tête ?

    Monodon monoceros Linné, le narval,  est l’un des plus petits mammifères cétacés avec une longueur du corps de 4 à 5 mètres, pour un poids de 900 kilos pour les femelles, les mâles ne dépassant pas 1.6 tonne. La longue défense spiralée que portent les mâles, près de 3 m,  lui vaut d’avoir gagné au Moyen Age, et jusqu’à la Renaissance, le surnom de licorne de mer. Dans le même temps son principal ornement était l’objet d’un commerce lucratif. On dit qu’Elizabeth I d’Angleterre sacrifia pour se procurer ce talisman, dont elle usa comme d’un sceptre, une somme réellement folle : elle aurait pu en lieu et place faire construire un très joli château ! Le cours de l’objet était alors plus de 6 fois celui de l’or. C’étaient les commerçants d’Anvers ou d’ailleurs qui assuraient la vente de ces objets qu’ils achetaient aux Inuits. Ces derniers aujourd’hui encore poursuivent l’animal ; mais cette chasse traditionnelle ne met pas en danger la population. Si elle est menacée, c’est par le réchauffement climatique provoquée par les activités humaines, comme toutes les autres espèces qui vivent dans la zone  Arctique…ou ailleurs !

    Le mot français narval, ainsi que ses homologues dans d’autres langues européennes, remonte au scandinave, où il est à l’origine un composé : est la racine du mot norrois et islandais, dont le nominatif singulier est nár  = cadavre humain, et fait référence à la pâleur du corps de l’animal ; le second élément est le mot hval  = baleine. Avec cette orthographe, il entre tardivement dans le dictionnaire (1762), auparavant orthographié narhual, narhval ou narwal.

    L’une des premières figuration dans un ouvrage en français, si ce n’est la première, est celle que donne le philosophe voyageur Isaac de la Peyrère dans sa « Relation du Groenland »  (1647).

     

    Une des premières figurations du narval (orthographié alors narhual) dans un ouvrage en français : Relation du Groenland (1647) du philosophe voyageur  Isaac de la Peyrère  (1596-1676).
    Une des premières figurations du narval (orthographié alors narhual) dans un ouvrage en français : Relation du Groenland (1647) du philosophe voyageur Isaac de la Peyrère (1596-1676).

    Le croquis est précis : il montre que c’est la canine gauche du mâle qui est hypertrophiée, qu’elle est parcourue d’une rainure spiralée lévogyre, et que le crâne dissymétrique ne porte aucune autre dent.

    Quant à l’usage que peut faire l’animal de cette défense, pour bien des auteurs elle est une arme, et aujourd’hui encore les vidéos qui racontent la vie des narvals montrent des scènes de robustes mâles se  livrant semble-t-il à des duels au ras des vagues, et si ce n’est croisant le fer, au moins la dent.

    Alors que la canine gauche chez le mâle est hypertrophiée, la droite ne perce pas la gencive et reste rudimentaire. Quelques cas ont cependant été signalés de mâles pourvus de deux défenses. Pour les femelles, seulement chez 15% d’entre elles la canine gauche émerge de la gencive mais ne dépasse pas 30 cm ;  dans la plupart des cas, les deux canines restent enchâssées dans le maxillaire. Signalons d’emblée que cette canine n’est pas recouverte d’émail, mais sa couche externe est faite de cément, un tissu poreux qui enchâsse le tube de dentine (= ivoire) qui est de fait l’âme de la dent.

    Crâne de narval mâle à gauche et femelle à droite. Chez le mâle, seule la canine gauche est hypertrophiée alors qu’elle reste incluse dans la gencive chez la femelle.  https://www.sciencenews.org/article/narwhal-has-strangest-tooth-sea
    Crâne de narval mâle à gauche et femelle à droite. Chez le mâle, seule la canine gauche est hypertrophiée alors qu’elle reste incluse dans la gencive chez la femelle. https://www.sciencenews.org/article/narwhal-has-strangest-tooth-sea

    Charles Darwin et Jules Verne se sont saisis tous deux, presque la même année, de la défense du narval et du problème fonctionnel qu’elle pose. Ils concluent l’un et l’autre que cette dent hypertrophiée  assure un avantage sélectif aux plus forts. Dans « La filiation de l’homme et la sélection liée au sexe » (1871), Darwin suggère, mais avec prudence, que cette longue  canine est une arme offensive. Il se réfère aux écrits de son collègue  de la Royal Society M.R. Brown sur le sujet tel qu’il l’a exposé en 1869 :  « Il est rare d’en trouver une qui ne soit cassée, et il arrive que l’on en trouve une avec, plantée, dans la cassure, la pointe d’une autre corne ». De son côté, Jules Verne dans « Vingt mille lieues sous les mers » (1869-1870)  rapporte la surprise du Capitaine Aronnax qui voit son navire assailli par un narval qui en perce la coque : d’évidence l’animal croit pourfendre un concurrent.

    Plus récemment, il a été proposé que la défense pouvait servir de gouvernail, ou être utilisée dans la poursuite des proies, voire aider à percer la glace. Mais la plupart des spécialistes s’accordent pour considérer que c’est une arme offensive utilisée pour écarter les prédateurs, ou les rivaux  lors des joutes que se livreraient les mâles au moment du rut.

    Ces dernières années, les observations se sont multipliées sur le monde Arctique, et les moyens de repérage et d’observation de ces animaux grâce aux nouvelles technologies permettent de suivre de près leur comportement et leur vie sociale.

    La population actuelle de narvals est estimée entre 80 000 et 100 000 individus répartis en trois sous populations. 

    Répartition estivale (plein) et hivernale (hachuré) des 3 populations de narval dans l’Océan Arctique : Baie de Baffin (noir), Est du Groenland (gris foncé) , Nord de la Baie d’Hudson (gris clair). Fig. 1 in référence 2.
    Répartition estivale (plein) et hivernale (hachuré) des 3 populations de narval dans l’Océan Arctique : Baie de Baffin (noir), Est du Groenland (gris foncé) , Nord de la Baie d’Hudson (gris clair). Fig. 1 in référence 2.

    Le suivi effectué pour étudier la démographie des narvals a permis de constater qu’ils  sont avec les bélugas, les cétacés les plus sociaux : des regroupements de centaines voire de milliers d’individus sont observés aux changements de saison. Le reste du temps, ce sont des groupes de 20 et plus que l’on peut observer qui évoluent, se nourrissent, copulent, élèvent les jeunes et montrent tous les signes d’une vie sociale structurée. Ils s’alimentent au quotidien  sur les fonds marins de l’Océan Arctique : plusieurs fois par jour les narvals effectuent des plongées de 15 à 20 minutes à 800, 1000 m de profondeur au ras des glaces ou sous la banquise, pour piller les bancs de morues arctiques, de céphalopodes ou de poissons plats. Mâles et femelles ont même régime alimentaire. Rappelons aussi que hors la canine des mâles, les narvals sont édentés, et engloutissent donc des proies sans les mâcher.

    Ainsi la banquise est-elle à la fois un abri pour leur garde manger, mais qui peut se transformer en piège si elle se referme au-dessus d’eux lorsqu’ils sont en plongée.

    C’est en se fondant sur ces observations que les chercheurs ont abordé la question de la fonction de la défense du narval dans une approche multidisciplinaire où les observations se sont déroulées sur plus d’une dizaine d’années. Anatomie, histologie, physiologie, régime alimentaire, neurophysiologie, génétique,  chimie des eaux, ont été mis en œuvre par les différents spécialistes dans la baie de Baffin sur un groupe de narvals des deux sexes. Certains furent capturés, munis de minuscules électrodes pour aider au repérage et aussi à l’enregistrement de paramètres physiologiques, en particulier le rythme cardiaque. La durée des captures et les enregistrements n’ont jamais dépassé 30 minutes et aucun stress n’a été constaté chez les animaux et bien sûr aucune perte n’a été à déplorer.

    De fait l’hypothèse de départ est que dans la mesure où la formation de glace régit la vie quotidienne de l’espèce, elle doit posséder un « sixième » sens qui lui permet d’en déjouer les pièges.

    Les chercheurs ont eu la puce à l’oreille au début des investigations lorsqu’ils ont analysé le cément qui gaine la défense, faite de dentine sur toute sa longueur. Ce cément est recouvert d’algues calcifiés et de plancton : l’analyse chimique des concrétions mémorisent les trajectoires aquatiques que traverse l’animal, et peut renseigner sur la température et la salinité des eaux qu’il fréquente. Autre observation : souvent on remarque que les mâles font émerger leur défense hors de l’eau avant de plonger : ne serait-elle pas une sonde météorologique ainsi exposée pour évaluer l’évolution prochaine de la température et les risques d’embâcle ?

    Les différents tissus osseux constitutifs de la défense du narval, son appareil circulatoire et son innervation. Le cément poreux habille la dent sur toute sa longueur. Elle est constituée de dentine (=ivoire). Le centre est occupée par la pulpe irriguée par veines et artères, et innervée de terminaisons nerveuses projetées vers le Vème nerf crânien. Extrait de la figure 9, référence 1.
    Les différents tissus osseux constitutifs de la défense du narval, son appareil circulatoire et son innervation. Le cément poreux habille la dent sur toute sa longueur. Elle est constituée de dentine (=ivoire). Le centre est occupée par la pulpe irriguée par veines et artères, et innervée de terminaisons nerveuses projetées vers le Vème nerf crânien. Extrait de la figure 9, référence 1.

    Les études d’histologie sont venues apporter une indication de poids en révélant que cette couche superficielle de cément est très poreuse : des millions de pores parcourus d’un réseau dense de terminaisons nerveuses et nourricières directement reliées à la pulpe centrale ponctuent la dent sur toute sa longueur.

     

    Schéma des réseaux nerveux et nourriciers. À travers des pores ménagés dans le cément qui se comptent par millions, les signaux chimiques, ici le taux de salinité, sont transmis aux cellules qui génèrent la dentine (odontoblastes), et de là parviennent au réseau nerveux relié au Vème nerf crânien. Extrait de la figure 9, référence 1.
    Schéma des réseaux nerveux et nourriciers. À travers des pores ménagés dans le cément qui se comptent par millions, les signaux chimiques, ici le taux de salinité, sont transmis aux cellules qui génèrent la dentine (odontoblastes), et de là parviennent au réseau nerveux relié au Vème nerf crânien. Extrait de la figure 9, référence 1.

    À ces observations, se sont ajoutées des expériences où l’on a fait varier la salinité et la température de l’eau en même temps qu’étaient enregistrées les variations du rythme cardiaque. Elles ont montré que la salinité est un stimulus qui transmis au cerveau provoque  des modifications du rythme cardiaque. Ainsi le narval est-il renseigné durant toute sa plongée des modifications de salinité, et avant de plonger il peut s’informer sur la météo du jour !

    La défense du narval est donc de fait un organe des sens, et cette fonction assurée par une dent, reste unique à l’échelle des mammifères. Certes on a pu mesurer en différentes occasions, que les dents des mammifères sont des organes sensibles à la chaleur, au froid, à l’acidité, plus généralement aux différents goûts. Mais les fonctions qu’assurent la canine du narval  apparaissent après cette étude indispensables à sa survie : on a pu montrer que les variations du taux de salinité  entrainent grâce aux indications perçues par sa défense des modifications de son rythme cardiaque. Ainsi est-il renseigné des risques encourus lors des plongées, et les mâles les plus instruits sont d’évidence ceux qui ont le plus de chance de se reproduire. La défense du narval est donc un élément important de la sélection sexuelle chez cette espèce.

    Il est possible aussi que cet organe propre au mâle ait la capacité de déceler quelles femelles sont en période d’oestrus, ou permette de localiser des types de proies ou d’aliments plus accessibles aux jeunes  narvals à peine nés.  Mais ce ne sont là pour le moment que des hypothèses.

    Une autre idée est avancée à propos des duels que se livrent les mâles : il est possible que les frictions entre défense permettent aux « combattants » de nettoyer les défenses de leurs incrustations, et libérant les pores de ces impuretés,  les rendent plus performantes. Ainsi, n’en déplaise aux mânes de Charles Darwin et Jules Verne, lorsque les narvals surgissent de l’onde et ferraillent, ils ne font que se brosser les dents…

    J’aurais aimé conclure ce billet en évoquant le passé fossile des narvals : hélas les traces paléontologiques de cette lignée ne remontent guère au delà du Pléistocène. Mais peut-être un jour, quelque belle découverte nous fera connaître leurs origines.

     

    1. Martin T. Nweeia, Frederick C. Eichmiller, Peter V. Hauschka, Gretchen A. Donahue, Jack R. Orr, Steven H. Ferguson, Cortney A. Watt, James G. Mead, Charles W. Potter, Rune Dietz, Anthony A. Giuseppetti, Sandie R. Black, Alexander J. Trachtenberg and Winston P. Kuo. 2014. Sensory ability in the narwhal tooth organ system The Anatomical  Record, vol 297 (4) : 599–617.
    2.  Watt, C. A., M. P. Heide-Jørgensen, and S. H. Ferguson. 2013. How adaptable are narwhal: a comparison of foraging patterns among the world’s three narwhal populations. Ecosphere 4(6):71.  http://dx.doi.org/10.1890/ES13-00137.1
  • Un puma à Hollywood

    Un puma à Hollywood

    La couverture de la livraison de septembre de Current Biology montre un puma photographié de nuit dans les collines de Santa Monica (Californie), avec dans le fond les Lumières de la Ville, en l’occurrence Los Angeles. Elle a été prise par des zoologistes qui se préoccupent de la survie de ce grand carnivore dans les zones urbanisées de l’Etat de Californie (1).

    On pourrait s’étonner que les pumas y persistent. Mais ne sont-ils pas là depuis plus longtemps que d’autres prédateurs, ceux-là bipèdes !

     

    Mâle adulte de Puma concolor. Dans le lointain les lumières de Los Angeles. Voir reference 1.
    Mâle adulte de Puma concolor. Dans le lointain les lumières de Los Angeles. Voir référence 1.

    La région de Los Angeles est quadrillée par plus de 110 autoroutes où le trafic est intense, et l’ habitat des pumas est donc très fragmenté. Surtout ce territoire est isolé des autres populations qui vivent plus au Nord. Il n’empêche que les chercheurs ont pu repéré 42 individus tout près de Los Angeles, et en suivre l’évolution démographique par des marqueurs génétiques, aidés en cela des repérages GPS.

    Les premières observations leur ont montré que la diversité génétique des pumas de Santa Monica était la plus faible de toutes les populations d’Amérique du Nord, à l’exception notable de celle de Floride, région aussi très urbanisée. C’est la conséquence d’une part du comportement infanticide des mâles à l’endroit de leurs fils, d’autre part au fait que dans les nichées, fréquemment les frères s’entretuent. Dès lors il ne faut pas s’étonner que les marquages génétiques montrent que beaucoup de jeunes naissent de relations père-fille.

    En 2009, l’arrivée d’un seul mâle a influé positivement sur la diversité génétique du groupe. Venu du Nord, il était  sans doute plus malin que les autres migrants puisqu’il avait franchi une autoroute qui, d’ordinaire, s’avère meurtrière.

    La conclusion de l’étude est que pour sauvegarder ce type de populations de grands mammifères sauvages, il faut impérativement faire des transferts d’individus d’une zone à l’autre.

    Nota : cette photo de couverture est le fruit d’un an de patience  http://www.latimes.com/local/la-cougars-hollywood-video-premiumvideo.html

     

    (1) Seth P.D. Riley, Laurel E.K. Serieys, John P. Pollinger, Jeffrey A. Sikich, Lisa Dalbeck, Robert K. Wayne, Holly B. Ernest. 2014.  Individual Behaviors Dominate the Dynamics of an Urban Mountain Lion Population Isolated by Roads. Current Biology. Volume 24, Issue 17 :  1989–1994, 8 September 2014

    DOI: http://dx.doi.org/10.1016/j.cub.2014.07.029

  • Chauvet en 3D

    Chauvet en 3D

    Pour patienter avant l’ouverture de la réplique de la grotte Chauvet sur les rives de l’Ardèche prévue au printemps prochain, les éditions Synops proposent un livre ET une visite virtuelle en 3D de la grotte : http://www.lepremierchefdoeuvre.com/acces-aux-multimedias.php.

    Chauvet

    Le parcours multimédia (ordinateur, smartphone, tablette) en 14 étapes émerveille : découverte de la maitrise des  techniques picturales, et de l’utilisation des drapés de la paroi aux fins de mise en scène du mouvement et animation du bestiaire, travail d’illusionniste à la Méliès. Plus de 400 croquis d’animaux VIVANTS saisis voici 36 000 ans. Époustouflant. Bravo aux archéologues…et aux informaticiens.

    Ce parcours virtuel est aussi une méditation sur la condition humaine.

    Bien sûr il y a le site officiel : http://www.culture.gouv.fr/fr/arcnat/chauvet/fr/

    Qu’on me permette de le trouver quoique riche d’informations, un peu riquiqui sur écran, étriqué, en un mot pour philatéliste averti.

  • Un voyage en Égypte

    Un voyage en Égypte

    Les transatlantiques que l’on empruntera pour ce voyage sont d’un modèle classique : quelques barres de bois dur entrecroisées qu’une forte bande de toile unie. Et attention de ne pas s’y pincer les doigts lorsqu’on embarque. Dans les bagages, deux ouvrages : « La mère, l’enfant et le lait en Égypte Ancienne » (1), et pour mieux s’imprégner de l’esprit des lieux et du temps une méthode de langue qui a fait ses preuves : « l’Assimil d’Égyptien hiéroglyphique » (2). Et nous voici échoués sur les rives du Nil au temps des Pharaons, pour découvrir que cette haute époque ne nous a pas laissés qu’une immense nécropole de pyramides et temples destinée aujourd’hui aux déambulations de hordes de touristes rougis de soleil. Inscriptions murales et papyrus révèlent une pensée et une pratique médicales et scientifiques éprouvées, où les savants de la Grèce puis de la Rome antiques ont puisé largement, avant d’être relayés  par ceux de la Renaissance et des Lumières. De nos jours, des pratiques locales font encore appel à ses thérapeutiques et remèdes.

    Pourtant il faut prévenir les futurs lectrices et lecteurs : « La mère, l’enfant et le lait en Egypte Ancienne » est un livre érudit, difficile de prime abord, bourré de références (près de 150 pages sur un total de 500), et on n’en vient pas à bout à l’issue d’une seule après-midi pluvieuse ou une nuit d’insomnie. Il faut envisager plusieurs escales. Le découpage en chapitres de ce traité de sénologie – spécialité médicale qui étudie les affections du sein – favorise ce type de lecture et permet de reprendre souffle. Pour le plan de l’ouvrage et son découpage, voir cette page.

    Plus d’une centaine de figures et de nombreux tableaux illustrent le discours, et si j’ajoute que le livre que j’ai en main en est à sa 3ème édition, on comprendra qu’il est devenu un classique dans la catégorie « histoire des sciences » et n’est pas destiné qu’aux seuls fous de médecine, d’hiéroglyphes et d’égyptologie.

    Jeune femme allaitant. Aquarelle de l’égyptologue Jeanne Vaudier d’Abadie (1899-1977) d’après le décor d’un ostracon découvert à Deir-el-Medîna, près de Louxor  (Haute Egypte). (Illustration de couverture de  la référence 1).
    Jeune femme allaitant. Aquarelle de l’égyptologue Jeanne Vaudier d’Abadie (1899-1977) d’après le décor d’un ostracon découvert à Deir-el-Medîna, près de Louxor (Haute Egypte). (Illustration de couverture de la référence 1).

    Des suppléments au voyage sous forme de leçons de langue puisées dans la méthode Assimil (2), seront des excursions bienvenues dans le monde merveilleux des hiéroglyphes, décrypté voici deux siècles par Champollion, le plus célèbre des Figeacois.

    La poitrine de la femme. Coupe verticale. Légende hiéroglyphe-français des principaux éléments anatomiques. (Fig. 12 in référence 1).
    La poitrine de la femme. Coupe verticale. Légende hiéroglyphe-français des principaux éléments anatomiques. (Fig. 12 in référence 1).

    Au temps des Pharaons, les « Maisons de Vie » de la vallée du Nil où exercent les médecins, professeurs ou néophytes, ont accueilli durant des millénaires les peuples d’Égypte. Tous les hommes et les femmes d’alors n’étaient qu’en sursis, car les forces divines dominaient leur destin, et ils devaient y faire des stages pour soigner leurs corps et leurs âmes. Le médecin qui exerce alors est un médiateur entre le corps du patient dont il analyse les fonctions, et dont il sait très bien décrire l’anatomie des organes et  comprendre la physiologie. Mais il doit tenir compte des forces divines qui décident de lui accorder tel ou tel crédit ou au contraire le punissent. Ainsi à une connaissance rationnelle des organismes vivants, s’ajoute pour le praticien la maitrise des croyances religieuses, entourées de magie et d’appels aux forces divines qui décident du sort des femmes et des hommes dont il a la charge. C’est tout cela que nous révèle papyrus et inscriptions hiéroglyphiques aujourd’hui traduites et ordonnées par des égyptologues qui sont aussi des médecins,  et qui rendent accessibles à la lecture des « modernes » que nous prétendons être les préceptes et conseils d’hygiène en usage dans l’Égypte des Pharaons.

    Signes hiéroglyphiques du vocabulaire descriptif de l’anatomie du buste (JSech désigne un éditeur de textes pour l'égyptien ancien. C'est un logiciel libre et "Open-Source"). D’après fig. 1 et 2 in  référence 1.
    Signes hiéroglyphiques du vocabulaire descriptif de l’anatomie du buste (JSech désigne un éditeur de textes pour l’égyptien ancien. C’est un logiciel libre et « Open-Source »). D’après fig. 1 et 2 in référence 1.

    Ces connaissances et pratiques ont fait tâche d’huile dans le monde antique. Huit siècles avant notre ère, on dit qu’Homère avait une confiance aveugle – ah ! ah ! – dans la médecine égyptienne. Hippocrate (460-370) a voyagé en Égypte et s’y est instruit. Aristote (384-322), précepteur d’Alexandre le Grand, quant à lui a aussi visité le delta du Nil, et il dit avoir compris que le pays des Égyptiens est l’oeuvre du fleuve qui le parcourt. Comment douter que cet encyclopédiste avant l’heure n’ait puisé pour son « Histoire des animaux » dans les connaissances et propositions de la médecine et de la science égyptienne (il existe aussi des papyrus qui traitent de médecine vétérinaire). C’est en ethnographe qu’Hérodote rend compte des multiples facettes de la culture égyptienne. Quant à Pline l’Ancien, nous savons qu’il a parcouru l’Égypte, et entre autres  s’est enthousiasmé de sa réussite démographique : il constate dans ses écrits que les chances de survie des bébés y sont largement supérieures à celles de ceux qui naissent dans le Latium. Il note aussi que l’on pratique dans la vallée du Nil un test chez les nouveaux nés : leurs lèvres sont frottées d’un mélange du placenta de la mère et du lait qui va les nourrir.  Ainsi d’évidence, les médecins de l’Égypte des Pharaons ont conceptualisé, compris tout ce qui fait que nous sommes mammifères : l’allaitement prolonge ex utero le nourrissage de l’enfant dans son enveloppe placentaire.

    Cet ouvrage s’il est un éloge du sein, de l’allaitement et de la maternité, nous éclaire aussi sur le sens caché des hiéroglyphes dont les variations sont nombreuses, subtiles, parfois empreintes d’humour et toujours pleines de poésie. En commençant sa lecture, je me suis embarqué avec ce livre dans un voyage initiatique et avoue n’être qu’à mi-course…Alors pour conclure cette recension, et proposer une sorte de récréation, c’est un autre livre que je conseillerai : de Marylin Yalom, « le sein, une histoire » (3). Il est beaucoup plus facile de lecture et tente de répondre à cette question difficile : à qui appartiennent les seins ? Cette historienne des mentalités, et féministe, donne à voir suivant les époques et les cultures, les multiples « propriétaires » qui ont décidé des fonctions voire des formes  du sein. Sa lecture commence à l’Antiquité, évoque le sein divin du Moyen âge mais aussi le sein érotique d’Agnès Sorel, le sein domestique de la nourrice du XVIIe siècle auquel succède le sein très politisé de Marianne torse nu. Puis le commerce et l’industrie vont l’enfermer dans des corsets et soutiens gorge, avant que les féministes n’en reprennent le contrôle à la fin du siècle dernier, et que les femmes en jetant ces lingeries à la poubelle ne se décident à se réapproprier leur poitrine. Et pour conclure une citation de Madame Yalom : « La poitrine a été, et continuera d’être, un marqueur des valeurs de la société. Au fil du temps, elle a porté et rejeté les divers voiles des tendances religieuses, érotiques, domestiques, politiques, psychologiques et commerciales. Aujourd’hui, elle reflète une crise médicale et globale. Nous sommes inquiets pour nos seins comme nous sommes inquiets pour l’avenir de notre monde

    1. Richard-Alain JEAN, Anne-Marie LOYRETTE, La mère, l’enfant et le lait en Égypte Ancienne. Traditions médico-religieuses. Une étude de sénologie égyptienne, Paris, S.H. Aufrère (éd.), éd. L’Harmattan, coll. Kubaba – Série Antiquité – Université de Paris 1, Panthéon Sorbonne,  2010-2014  (ISBN 978-2-296-13096-8). 518 p. Voir aussi : http://medecineegypte.canalblog.com/pages/la-gynecologie-en-egypte-ancienne—iii—la-senologie–avec-resume-et-table-/25923071.html
    2. Jean-Pierre Guglielmi, Jean Louis Goussé. L’Égyptien hiéroglyphique. la méthode inductive. Éditions Assimil, collection « Sans Peine », 2010, 864 p.
    3. Marilyn Yalom. Le sein, une histoire. Collection le livre de poche.2013. 432 p.
  • UNE tempête ou UN ouragan ?

    La plus récente livraison (26 Aout 2014) de la très sérieuse et très lue revue scientifique Proceedings of the National Academy of Science  se fait l’écho d’une controverse sur la dangerosité des hurricanes qui sévissent aux États Unis. Dans un camp il y a ceux qui prétendent que ces phénomènes extrêmes ne sont pas plus meurtriers, qu’ils portent un prénom féminin ou masculin (1). Le camp adverse avait soutenu en juin dernier tout le contraire : Female hurricanes are deadlier than male hurricanes (2). Cet article n’avait pas attiré mon attention. Mais je crois que je ne vais pas aller au delà de la lecture des petits résumés qui accompagnent les digressions que j’ai aujourd’hui sous les yeux, et le critiquent. Mes connaissances sur le sujet sont minces, mais il me semble que les météorologues qui pour prévenir les populations des risques que ces hurricanes leur font courir, accordent des prénoms à ces ouragans (nom masculin) ou tempêtes (nom féminin), le font longtemps AVANT que les hurricanes n’aient produit le moindre dégât et n’ait fait la moindre victime, homme ou femme.

    À quand un numéro spécial qui traitera du difficile problème du sexe des anges ?

    1. (1) Letters (Online Only) : a) Daniel Malter. Female hurricanes are not deadlier than male hurricanes. Proc. Natl. Acad. Sci USA  2014 111 (34) E3496;
      b) Björn Christensen and Sören Christensen. Are female hurricanes really deadlier than male hurricanes? PNAS 2014 111 (34) E3497-E3498;
      c) Kiju Jung, Sharon Shavitt, Madhu Viswanathan, and Joseph M. Hilbe. Reply to Christensen and Christensen and to Malter: Pitfalls of erroneous analyses of hurricanes names. PNAS 2014 111 (34) E3499-E3500; published ahead of print August 4, 2014, doi:10.1073/pnas.1411652111.
    2. Kiju Jung, Sharon Shavitt, Madhu Viswanathan, and Joseph M. Hilbe. Female hurricanes are deadlier than male hurricanes Proc. Natl. Acad. Sci. USA 2014 : 8782–8787, doi: 10.1073/pnas.1402786111